Cannabis au Québec : un modèle de régulation riche en enseignements
Fédération Addiction : Au Canada, le gouvernement fédéral a légalisé le cannabis en 2018 tout en laissant à chaque province le soin d’en déterminer les modalités. Quel modèle a choisi le gouvernement québécois ?
Sandhia Vadlamudy : Au Québec, le cannabis est commercialisé exclusivement via une société d’État, la SQDC (Société québécoise du cannabis). C’est assez particulier parce que dans d’autres provinces on a choisi soit de laisser complètement la place au marché privé, soit d’avoir une espèce d’hybride, avec une société d’État intégrée à celle qui vend l’alcool et aussi quelques boutiques privées.
Au Québec, la société d’État a adopté une approche basée sur la discrétion : pas de marketing, pas de produits jugés attrayants pour les jeunes, pas de confiseries, pas de chocolat, pas de saveurs attirantes. Donc on a une approche très santé publique, avec plus de limitations.
Fédération Addiction : Quelles sont ces limitations ?
Sandhia : Le taux de THC est plus limité qu’ailleurs : ici, c’est 30 %. La cultivation de plants de cannabis est également interdite, alors qu’elle est autorisée dans d’autres provinces. Mais une différence marquante, c’est surtout l’âge légal. Au Québec, pour pouvoir acheter du cannabis, il faut avoir 21 ans et plus, alors que pour tout autre chose — comme voter ou acheter de l’alcool — c’est 18 ans. Cela a été justifié par des dommages au cerveau, des risques de psychoses, et on avait même songé à retarder jusqu’à 25 ans.
Fédération Addiction : En tant qu’intervenants en dépendance, quel jugement portez-vous sur la légalisation au Québec et ce modèle de monopole d’État ?
Sandhia : On pense que c’est un modèle intéressant parce qu’il a un ancrage en termes de santé publique et de prévention.
On constate qu’il y a une diminution globale de la consommation depuis la légalisation et aussi une diminution chez les jeunes, même chez les jeunes adolescents. C’est évidemment multifactoriel, mais c’est aussi en partie en raison de la prévention. Quand le cannabis est devenu légalisé, le discours a pu évoluer dans l’ensemble de la société : on est passé de quelque chose d’interdit, soumis globalement à la répression, à une substance dont on peut parler, moins frappée d’une stigmatisation.
Fédération Addiction : Est-ce que la légalisation a eu un impact sur le travail des intervenants en dépendance et sur l’accompagnement des personnes ?
Sandhia : Oui, parce que, comme la substance était légalisée, on pouvait maintenant avoir un discours plus direct : une approche de réduction des méfaits, de déstigmatisation, et de normaliser la substance sans la banaliser. Parce qu’on garde cette fine ligne : la consommation n’est pas sans risque.
À partir du moment où il y avait la SQDC et que le cannabis était légal, on a pu plus facilement aborder la question : est-ce que consommer du cannabis est objectivement plus dangereux que l’alcool ? Et comme la réponse est non – selon les connaissances actuelles, l’alcool demeure de loin une cause plus importante de maladies et de décès que le cannabis -, c’est un nouveau discours qui arrive de manière plus décomplexée en termes de prévention, même auprès des jeunes.
Fédération Addiction : Mais tout n’est pas parfait ?
Sandhia : Bien sûr. Pour nous, à l’AIDQ, il y a d’abord une incohérence importante : la tranche des 18–21 ans est une tranche d’âge où il y a beaucoup de consommation. En les privant de l’accès à une substance contrôlée, on prive une partie importante des consommateurs d’un encadrement. Il n’est pas du tout sûr qu’empêcher l’accès au cannabis à ces jeunes ait un véritable effet de prévention, parce qu’ils trouvent d’autres moyens d’avoir accès au cannabis sur le marché illégal, un marché sans contrôle sur la qualité de la substance et encore moins sur le taux de THC.
Un autre enjeu lié au modèle de la SQDC, c’est de savoir si le produit offert répond vraiment aux besoins pour que les consommateurs réguliers transfèrent vers le marché légal. Le fait que le taux de THC soit limité à 30 %, alors que sur le marché illégal — ou ailleurs, dans d’autres provinces — on trouve facilement des produits avec une teneur beaucoup plus élevée, pose la question : est-ce que parfois on rate la cible ? Des personnes plus à risque restent en lien constant avec le marché illégal pour obtenir un produit qui leur convient.
Il y a aussi la question spécifique du vapotage, que la SQDC vient tout juste d’intégrer à son offre, à l’automne dernier. La société d’État a pris son temps, parce qu’il y avait eu des drapeaux rouges quant aux dangers reliés à cette forme de consommation. Mais en même temps, c’était clair que le vapotage était de plus en plus présent, avec des taux de THC souvent très élevés et sans accès à une substance moins risquée. Pour nous, c’est une bonne chose que la SQDC propose une offre de vapotage, parce que même s’il y a des risques (il n’y a pas de consommation sans risque) dans la balance, le risque associé à une substance non contrôlée est beaucoup plus élevé.
Fédération Addiction : La logique est donc d’élargir l’offre pour attirer les consommateurs vers des produits légaux ?
Sandhia : Oui, mais il y a une tension à garder en tête : la SQDC est une société d’État, mais elle cherche aussi à faire du profit. Il y a à peu près un an et demi, on a vu une diversification de l’offre qui peut être surprenante : la SQDC s’est mise à vendre des enveloppes pour faire de la sauce à poutine au cannabis et des sachets de ramen.
Au comité de vigilance cannabis, dont je fais partie, on s’est interrogés : est-ce qu’une sauce à poutine ou des nouilles ramen répondent vraiment à la mission de la SQDC ? Ou est-ce qu’on s’en va vers des produits qui peuvent être facilement attirants pour les jeunes, sans correspondre à un produit existant, déjà consommé, dont on voudrait transférer l’usage via la SQDC ?
Fédération Addiction : Mais dans la mesure où il s’agit d’une société d’État, les profits sont réinvestis par l’État ?
Sandhia : En principe, les profits de la SQDC alimentent un Fonds de prévention et de recherche en matière de cannabis (FPRMC), qui vise à financer des activités de surveillance et de recherche sur les effets du cannabis sur la santé ainsi que des activités de prévention des méfaits et de promotion de la santé.
Mais on voit que le gouvernement dépense une grande partie des profits à d’autres fins que celles prévues par la loi avec peu de transparence dans les processus d’allocation et de redditions de comptes. 38 % des activités financées sont des activités de promotion de la santé pour lesquelles des enveloppes budgétaires existaient déjà et le ministère de la Santé finance aussi des activités sans lien direct avec le cannabis, comme les logements pour personnes en situation d’itinérance, le sport amateur, la qualité de vie dans les quartiers ou la Société canadienne du cancer. La proportion du fonds qui va à la recherche est aussi petite par rapport aux besoins de développement des connaissances.
La prévention demeure primordiale et de la recherche ciblée, avec des données scientifiques spécifiques, est nécessaire pour être efficace. Nous souhaitons qu’un processus d’allocation soit développé avec des critères précis.
Fédération Addiction : Dans ce modèle de régulation, qu’est-ce que l’AIDQ soutient comme améliorations ?
Sandhia : Pour les problèmes que je citais, nous pensons qu’il faut revenir sur l’interdiction de la vente aux 18–21 ans même si, en ce moment, la porte est fermée à double tour sur ce sujet. L’interdiction de cultiver ses propres plants aussi : cela empêche certaines personnes d’accéder au cannabis pour des raisons économiques.
Sinon, à l’AIDQ, on essaie surtout de surveiller la réalité des usages et de voir comment faire en sorte que les intervenants puissent agir avec accompagnement, soutien et réduction des méfaits. En ce moment, pour le cannabis, les jeunes et le vapotage sont des dimensions qui nous préoccupent. Le vapotage, c’est discret et facile, donc ça peut augmenter rapidement en fréquence.
Et même si la consommation a diminué au Québec et qu’elle est moins élevée que dans les autres provinces, il y a d’autres indicateurs : par exemple, la consommation à risque chez les femmes a augmenté. Donc, comment on se soucie de ces tranches de population-là, qui peuvent être laissées pour compte ?
Fédération Addiction : Est-ce que tu penses qu’on a là un modèle de régulation applicable à d’autres substances ?
Sandhia : Pour nous, à l’AIDQ, on pense définitivement qu’il devrait y avoir un accès réglementé à beaucoup plus de substances. Mais est-ce que, pour d’autres substances, ce serait vraiment à travers une société d’État comme la SQDC ? Je ne sais pas.
D’autant plus qu’au Canada, on a les deux pieds dans la crise des surdoses d’opioïdes depuis plus de 10 ans : on devrait aborder cette question sous un angle complètement différent. L’approvisionnement plus sécuritaire — c’est-à-dire l’encadrement et l’accessibilité aux différentes substances — est une des clés pour mettre fin à cette crise de surdoses et aux décès. Aujourd’hui, cet approvisionnement est disponible de manière assez réduite, via la prescription médicale, mais on devrait être beaucoup plus avancés. On pourrait envisager de le faire à travers les réseaux de services de consommation supervisée, à travers les réseaux de pharmacie : il y a différents modèles qui pourraient être envisagés.
Globalement, il faut varier selon la substance et les usages. Pour les stimulants et les drogues liées au milieu festif, comme la MDMA, il faut réfléchir à d’autres modèles de régulation qui pourraient avoir un effet protecteur.