Tester, protéger et accompagner : notre position politique

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Note de positionnement politique élaborée par le bureau de la Fédération Addiction

Le rôle essentiel de notre réseau dans la stratégie de sortie de crise Coronavirus : Tester, protéger et accompagner !

Comme nous l’annoncions dès le 14 mars dernier[1] l’épidémie COVID-19 nous confronte à des défis inédits. La virulence du SARS-CoV-2, sa rapidité de réplication et sa forte transmissibilité y compris par des personnes asymptomatiques font qu’en l’absence de vaccin, le nécessaire confinement pouvait ralentir sa transmission, mais pas l’interrompre. Il a permis aux équipes hospitalières de ne pas être complètement débordées et de sauver des vies, au prix d’un coût économique, social et humain particulièrement élevé.

A la différence d’autres épidémies, celle-ci ne va pas s’éteindre brutalement.

La sortie du confinement va être engagée le 11 mai, avec l’objectif d’une reprise de la vie sociale tout en limitant les risques de nouvelle flambée épidémique. Pour cela, à côté des mesures-barrière et de distanciation sociale, nous allons devoir nous emparer de nouveaux outils, tout particulièrement, les tests de dépistage et de surveillance. Ils sont le seul moyen d’identifier les personnes porteuses du virus, qui devront donc être isolées et si besoin traitées. Cela permettrait une approche de « test, isolate & treat » adaptée aux situations individuelles et fournirait des données solides afin de connaître l’évolution de l’épidémie pour mieux s’y adapter.

Un des pièges du COVID est que certaines personnes asymptomatiques sont à la fois assez bien portantes (donc non repérées cliniquement) et contagieuses et ce, semble-t-il, pendant une période pouvant aller jusqu’à 10 voire 14 jours.  Des mesures de traçage (« tracking ») sont à l’étude : des applications pour smartphone identifient les personnes-contact, potentiellement contaminées dans la période précédant la découverte de la contamination. Leur rappel et isolement pendant au moins deux semaines, permet surveillance médicale et protection de l’entourage. L’objectif reste de réduire la transmission du virus en ciblant les mesures de confinement, les rendant ainsi plus acceptables individuellement, toujours sur la base du volontariat.

Face à cette nouvelle étape, les CSAPA, les CAARUD[2] et l’ensemble des professionnels mobilisés dans l’accompagnement des personnes souffrant d’addictions ont une responsabilité historique.

Nous accompagnons des populations parmi les plus vulnérables, les addictions pouvant être associées à des troubles métaboliques, des pathologies mentales et souvent à une forte précarité. Ces personnes sont à un très haut niveau de risque de contamination et d’évolution péjorative. De ce fait, nous avons développé des pratiques réellement intégratives, à la fois médicales, psychologiques et sociales, adaptées aux besoins et aux attentes, afin de faciliter l’accès aux soins, voire en allant au-devant des personnes, sans attendre qu’elles viennent à notre rencontre. Cette expertise concernait déjà la prévention, le dépistage et le traitement d’infections virales telles que celle par le VHC[3] intégrant des approches de biologie délocalisée (PCR avec GeneXpert, sérologies, TROD…) au plus près de ces patients dans les lieux qu’ils fréquentent (CAARUD, CSAPA…) Ce savoir-faire s’est partagé avec les équipes sociales et communautaires intervenant auprès des plus précaires : maraudes, équipes sanitaires mobiles qui accompagnent les sans-abris aujourd’hui confinés en centres d’hébergement d’urgence ou de desserrement.

Forts de ces acquis communs, la Fédération Addiction demande à ce que les structures et professionnels de son réseau soient pleinement mobilisés sur la politique de dépistage. Ils peuvent s’y investir sur deux axes, dans la continuité du courrier envoyé au ministre de la santé le 10 avril[4] :

  • Populationnel: auprès des usagers, notamment les plus précaires, en promouvant une action volontariste de dépistage dans les centres et/ou par équipes mobiles. Les cahiers des charges des tests sérologiques sont prêts[5], nous avons réalisé des notes techniques pour aider notre réseau à les utiliser, nous attendons la définition de la stratégie de mise en œuvre par les pouvoirs publics.

 

  • Territorial : une des clefs du succès d’une action aussi complexe sera la capacité des acteurs à décloisonner et à coopérer. La culture médico psycho sociale du réseau facilite les articulations entre acteurs du sanitaire, du social et du médico-social. Nous voulons investir activement ces espaces de démocratie sanitaire que sont les Contrats locaux de Santé avec les communes ou les agglomérations et auxquels participent tous ces acteurs mais aussi les espaces de coopération avec la médecine de premier recours au sein notamment des CPTS (Communautés Professionnelles Territoriales de Santé).

Nous savons que ces mesures de dépistage ou de traçage, indispensables pour assouplir les règles de confinement sans relancer l’épidémie, sont fortement intrusives et potentiellement attentatoires aux libertés publiques[6] auxquelles nous sommes particulièrement attachés. Il faut donc arriver à construire un consentement public et, dans notre expérience liée aux épidémies VIH et VHC, cela ne peut passer que par une délibération, faisant appel à l’intelligence collective au travers des organismes de démocratie sanitaire mais aussi plus largement dans la société.

Nous soutenons le mouvement de demande d’un comité de liaison de la société civile porté par la Conférence Nationale de Santé, la Société Française de Santé Publique dont nous sommes membres et France Asso Santé.

S’appuyer sur les leçons et expériences remontant du terrain et des corps intermédiaires est indispensable comme pour les initiatives rappelées précédemment. Les décisions ne pourront être efficaces si elles se limitent à une démarche descendante décidée par les politiques sur le seul fondement d’une expertise scientifique elle-même encore logiquement incertaine. Il s’agira notamment d’être vigilants pour que toutes les mesures d’encadrement réglementaire (nécessité, volontariat, durée, non-stigmatisation…) soient non seulement respectueuses des droits mais s’inscrivent bien dans une stratégie visant à sortir du confinement et à restaurer nos libertés publiques.

La Fédération Addiction demande à ce que les membres de son réseau soient associés aux instances de concertation mises en place sur les territoires concernant la politique de dépistage. Nous souhaitons que nos structures soient mobilisées dans les équipes mobiles pluridisciplinaires, en lien avec la médecine générale de premier recours et que des moyens financiers et réglementaires soient débloqués rapidement pour déployer une stratégie efficace auprès des personnes les plus vulnérables.

 

[1] https://www.federationaddiction.fr/flash-info-du-president-le-reseau-face-au-coronavirus/

[2] Centres de Soin d’Accompagnement et de Prévention en Addictologie (CSAPA) et Centres d’Accueil et d’Accompagnement des Usagers de Drogues (CAARUD)

[3] Delile, J.-M., et al., Hepatitis C virus prevention and care for drug injectors: the French approach. Hepatology, Medicine and Policy, 2018. 3(1): p. 7.

[4] Courrier inter-associatif AIDES, Fédération des Acteurs de la solidarité, Fédération Addiction, France Santé Habitat, UNIOPSS au ministre de la santé du 10 avril 2020

[5] Haute Autorité de Santé, H.A.S., Cahier des charges définissant les modalités d’évaluation des performances des tests sérologiques détectant les anticorps dirigés contre le SARS-CoV-2. 2020: Saint-Denis La Plaine.

[6]  Studdert, D.M. and M.A. Hall, Disease Control, Civil Liberties, and Mass Testing — Calibrating Restrictions during the Covid-19 Pandemic. New England Journal of Medicine, 2020.