Interdiction des réseaux sociaux avant 15 ans : une mesure plus politique que sanitaire

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Article rédigé par Elsa Baldacci 9 février 2026
Adoptée en première lecture à l’Assemblée nationale le 26 janvier 2026, la proposition de loi visant à interdire l’accès aux réseaux sociaux aux moins de 15 ans s’inscrit dans un contexte d’inquiétude croissante autour des effets du numérique sur la santé mentale des jeunes. Si cette mesure semble faire consensus dans la classe politique, elle pose une question essentielle : l'interdiction est-elle une réponse suffisante pour protéger les jeunes ? Sans surprise : c’est un peu plus compliqué en réalité…

Une mesure d’affichage qui évite les questions de fond

Au cœur du texte proposé par la députée Laure Miller figure l’interdiction d’accès aux réseaux sociaux pour les moins de 15 ans, avec une entrée en vigueur envisagée dès la rentrée 2026. Cette disposition répond aux préoccupations légitimes liées à l’exposition des adolescents à des contenus violents, anxiogènes ou inadaptés, mais aussi aux mécanismes de captation de l’attention des plateformes (scroll infini, surstimulation, algorithmes de recommandation) susceptibles d’affecter le sommeil, les interactions sociales, l’estime de soi et plus largement le bien-être psychique.

Pour autant, en focalisant le débat sur les réseaux sociaux, on passe sous silence une réalité plus une réalité dont les causes sont plus profondes : la dégradation de la santé mentale des adolescents — que toutes les études confirment depuis quelques années — est aussi liée à un environnement social marqué par les inégalités, la précarité, les violences, l’incertitude économique et la crise climatique. Il n’existe en effet pas de consensus scientifique affirmant que les écrans seraient la cause première des difficultés psychiques des jeunes ; ils en sont souvent le révélateur. Les difficultés psychiques des jeunes ne naissent pas uniquement, ni même principalement, de leur usage des écrans mais plutôt d’’un environnement social et politique souvent anxiogène et instable, qui peine à proposer des ressources alternatives, incarné d’ailleurs par des adultes eux aussi anxieux. Les rapporteurs de la commission d’enquête parlementaire sur les effets psychologiques de TikTok convenaient d’ailleurs que le phénomène reste insuffisamment documenté. Le rapport de l’ANSES montre pour sa part que les effets des réseaux sont différenciés selon les contextes familiaux, les vulnérabilités, les usages, et la conception des plateformes.

Par ailleurs, les réseaux sociaux font désormais partie intégrante de la socialisation, de l’expression et de l’accès à l’information des adolescents. À ce titre, il devient urgent de les accompagner pour qu’ils développent un regard critique, apprennent à se repérer en ligne et accèdent à des contenus adaptés à leur âge et à leur maturité.

Interdire ne doit pas être un tabou mais légiférer dans l’urgence sans poser la question plus large du contexte de vie des jeunes est simpliste et potentiellement contre-productif.

La fausse promesse : les limites concrètes de l’interdiction

Sur le plan juridique, la mesure se heurte aux exigences du Digital Services Act (DSA) européen qui encadre strictement la vérification de l’âge et la responsabilité des plateformes. Techniquement, sa mise en œuvre pose de sérieux problèmes : comment contrôler l’accès sans porter atteinte aux libertés individuelles ni instaurer une surveillance massive ?

Au-delà du juridique, l’expérience de pays comme l’Australie ou le Royaume-Uni montre que les adolescents contournent rapidement ce type de restrictions : faux profils, emprunt d’identités, utilisation des comptes de proches, recours à des plateformes moins régulées ou à des outils techniques d’évitement des contrôles. Loin de les protéger, ces stratégies risquent de rendre les usages des réseaux par les jeunes plus invisibles aux adultes et aux dispositifs de prévention, tout en les exposant à des espaces numériques moins sécurisés et non adaptés à leur âge. Cet effet de clandestinité des usages va compliquer le dialogue familial et le travail éducatif.

Enfin, cette approche centrée uniquement sur l’interdit met en lumière le manque de politique éducative de long terme autour du numérique. Sans apprentissage des algorithmes, sans gestion du temps d’écran, sans repérage des contenus problématiques et sans prévention du cyberharcèlement, que se passera-t-il après 15 ans ?

La responsabilité de l’État : réguler et prévenir pour mieux protéger

L’interdiction des réseaux sociaux aux moins de 15 ans se présente comme une réponse forte. Elle risque de devenir un aveu d’impuissance de l’État face aux géants du numérique et un symbole de l’incapacité de la puissance publique à les réguler efficacement.

Et ce alors même que la littérature scientifique comme l’expérience laisse entrevoir de nombreux leviers d’action, à.commencer par celui de la prévention par :

  • une éducation au numérique dès le plus jeune âge, centrée sur l’esprit critique, la compréhension des algorithmes et la gestion du temps d’écran ;
  • un soutien renforcé aux adultes (famille, école, etc.) pour leur donner des repères solides sur le développement du cerveau adolescent et les enjeux du numérique ;
  • des moyens accrus aux structures de proximité, notamment les consultations jeunes consommateurs qui développent depuis plusieurs années une réelle expertise sur les jeunes et les écrans ;
  • des moyens pérennes à la prévention pour déployer des interventions de long terme (et non des actions au coup par coup) permettant d’atteindre l’objectif de la directive interministérielle du développement des CPS pour tous ;
  • une responsabilisation accrue des plateformes, notamment sur la modération des contenus et les mécanismes de captation de l’attention.

Les réseaux sociaux ne doivent pas être vus uniquement comme un danger à écarter mais comme un espace à rendre plus sûr, plus lisible et mieux régulé… avec les jeunes, plutôt que contre eux.

Photo : freepik