La CRSA : « un lieu de dialogue structuré, capable d’alerter, d’influencer et de garantir que les politiques régionales de santé restent ancrées dans les réalités »

Partager sur

Article rédigé par Romane Loiseau 9 mars 2026
Entretien avec Frédéric Brzozowski, directeur du pôle addictologie de la Sauvegarde du Nord, trésorier de la Fédération Addiction et président de la Commission spécialisée prévention à la CRSA Hauts-de-France.

Fédération Addiction : Tu sièges au sein de la conférence régionale de la santé et de l'autonomie (CRSA) des Hauts-de-France. Peux-tu nous décrire cette instance ?

Frédéric Brzozowski : La CRSA rassemble une grande diversité d’acteurs : représentants des usagers (comme France Assos Santé), professionnels de santé, établissements sanitaires et médico-sociaux, associations, collectivités territoriales, assurance maladie, mutuelles, monde agricole, Éducation nationale… Cette pluralité est essentielle : c’est un peu un « parlement régional de santé » ! Elle permet aux politiques de santé d’être enrichies par les bénéficiaires et les professionnels, qui la font vivre au quotidien, et de ne pas uniquement être décidées par des institutions parfois loin des enjeux.

D’ailleurs, la CRSA travaille aussi de manière étroite avec les conseils territoriaux de santé (CTS) qui permettent de donner une lecture plus précise sur les enjeux et maillages territoriaux.

Qu'est-ce qu'une CRSA ?

Il existe une conférence régionale de la santé et de l’autonomie (CRSA) dans chaque région : c’est une instance de démocratie en santé placée auprès de l’agence régionale de Santé (ARS). Ses membres sont nommés par le directeur de l’ARS et des élections sont ensuite organisées en son sein pour élire son président et ses vice-présidents.

La CRSA a un rôle consultatif ; elle émet des avis, formule des recommandations, peut être saisie ou saisir l’ARS sur certains sujets et contribue à l’élaboration et au suivi du projet régional de santé. Elle se réunit en assemblée plénière ou commission permanente et dispose de commissions spécialisées (ex : prévention, organisation des soins, prise en charge et accompagnement médico-sociaux, droits des usagers).

Concrètement, quel est ton rôle au sein de la CRSA Hauts-de-France ?

J’y représente la Fédération Addiction depuis plusieurs années. À ce titre, j’ai été invité à présider la commission spécialisée prévention, ce qui implique une double responsabilité : porter une vision collective, au nom de l’ensemble des membres de la commission, et rester particulièrement attentif aux enjeux spécifiques à l’addictologie.

Chaque commission bénéficie d’une réelle liberté d’organisation : on peut organiser des groupes de travail, rédiger des avis, créer des espaces de débat. Ainsi, au sein de la commission prévention, nous avons mis en place des groupes de travail thématiques (par exemple sur les adolescents ou sur la santé mentale) et organisé des séminaires pour confronter nos définitions de la prévention et de la promotion de la santé. L’objectif est que chacun puisse prendre pleinement sa place.

Par ailleurs, mon engagement dans cette instance est aussi nourri par mon expérience professionnelle. En tant que directeur de pôle à la Sauvegarde du Nord, je suis au contact quotidien des réalités de terrain à travers les établissements et services que nous accompagnons. Cela me permet d’apporter dans les échanges de la CRSA des observations très concrètes issues des pratiques professionnelles, mais aussi des dynamiques propres au milieu associatif, notamment celles portées par la Sauvegarde du Nord. Cette articulation entre expérience institutionnelle, regard associatif et réalités de terrain constitue une véritable richesse. C’est précisément dans ce croisement des points de vue et dans ce mélange d’expériences que la CRSA trouve une partie de sa pertinence.

Comment est-ce que cela se traduit dans les politiques de santé ?

La CRSA est là pour permettre aux politiques publiques d’être pensées et nourries par un triptyque : l’expérience des usagers, la réalité des territoires et l’expertise des professionnels. En Hauts-de-France, cela s’est traduit très concrètement.

Par exemple, lors du déploiement du projet régional de santé, un grand séminaire a rassemblé près d’un millier d’acteurs (associations locales, têtes de réseau, représentants d’usagers, collectivités, etc) : tous ont contribué à redéfinir les priorités de la seconde partie du projet. Ce type de démarche montre que la concertation n’est pas purement formelle.

La CRSA n’est pas une simple chambre d’enregistrement : les échanges sont francs, ouverts, parfois vifs. Les avis peuvent pointer des manques, alerter sur des déséquilibres territoriaux, questionner des orientations. Par exemple, des discussions sur le zonage de certains professionnels de santé ont conduit l’ARS à ajuster ses choix. Sur la prévention, une saisine portée par les représentants d’usagers a ouvert un dialogue direct avec la direction générale de l’ARS sur la question des moyens alloués et des priorités.

On voit que même lorsque les marges budgétaires sont contraintes, la CRSA permet de remettre certains sujets dans le radar institutionnel : réduction des risques, santé mentale, accès aux soins en ruralité, inégalités sociales de santé… C’est un lieu d’influence, qui demande de l’investissement, du temps, où il faut accepter de marteler certains messages. Il est plus que crucial de s’y positionner pour faire entendre les enjeux de son secteur.

Y a-t-il des conditions particulières pour que cela fonctionne ?

Deux facteurs me semblent déterminants. Le premier, c’est l’engagement des membres : une CRSA ne vit que si ses membres honorent leur mandat en étant présents, actifs, force de proposition et en préparant ses dossier. Prendre un siège, c’est accepter une responsabilité. Sans cet investissement, la démocratie en santé reste théorique.

Le second facteur, c’est l’implication de l’ARS. En Hauts-de-France, la direction générale participe régulièrement aux réunions et a décidé de nous allouer des moyens humains. Un secrétariat dédié accompagne nos travaux : organisation logistique, rédaction de synthèse, etc. Cela peut sembler anecdotique, mais cela fait toute la différence car nous pouvons nous  concentrer sur le fond.

Penses-tu que les CRSA doivent devenir décisionnelles?

La question mérite d’être posée, mais je ne le crois pas. La force d’une CRSA tient précisément à son rôle consultatif, indépendant et pluriel. C’est cette position qui lui permet d’exprimer des avis parfois exigeants ou critiques sans être enfermée dans une logique de gestion.

Si la CRSA devenait décisionnelle ou gestionnaire d’enveloppes budgétaires, elle gagnerait sans doute en capacité d’action directe. Mais ce changement présenterait aussi des inconvénients importants : elle pourrait perdre une partie de sa liberté de ton et se trouver davantage prise dans des arbitrages institutionnels et budgétaires.

À l’inverse, le modèle actuel a aussi ses limites, car un avis consultatif peut parfois être insuffisamment suivi d’effets. Mais cet équilibre reste intéressant : pour l’ARS, s’appuyer sur les avis d’une instance indépendante comme la CRSA renforce la légitimité des décisions. À l’inverse, ignorer ces avis expose à un risque politique et stratégique.

Au final, cet équilibre entre influence, indépendance et capacité d’interpellation est sans doute subtil, mais il demeure aujourd’hui efficace sur les Hauts de France.

Le gouvernement a annoncé une possible réforme des ARS : quelles seraient les implications pour les CRSA ?

L’enjeu principal est d’abord de garantir leur existence.

Ensuite, aujourd’hui, le pilote des politiques de santé en région, c’est l’ARS et dans les Hauts-de-France, l’ARS a fait le choix de ne pas travailler seule et de s’appuyer réellement sur la CRSA. Si demain ce pilotage change, il faudra veiller à ce que la démocratie en santé ne devienne pas un simple affichage. Les CRSA ne doivent pas être fragilisées par des réformes institutionnelles, elles ne sont pas un « millefeuille » supplémentaire : elles constituent l’un des rares espaces où l’ensemble des parties prenantes de la santé régionale se retrouvent pour échanger.

Une CRSA garantit aussi une certaine forme de continuité et permet de faire avancer des sujets qui nécessitent de s’inscrire dans la durée, comme la prévention. Dans un contexte de réforme, l’enjeu n’est donc pas seulement institutionnel : il s’agit de préserver un lieu de dialogue structuré, capable d’alerter, d’influencer et de garantir que les politiques régionales de santé restent ancrées dans les réalités des usagers, des professionnels et des territoires.