Savoirs expérientiels en addictologie : un peu d’histoire…
L’addictologie est un champ en perpétuelle évolution, tant dans ses pratiques que ses représentations. C’est particulièrement le cas ces dernières années pour la place accordée à l’expérience vécue des personnes concernées. Longtemps cantonnées au statut de « patients », d’« usagers » ou de bénéficiaires de dispositifs, ces personnes voient progressivement leur expérience reconnue non plus seulement comme un vécu individuel et subjectif mais comme un ensemble de savoirs objectivables, partageables et mobilisables qui contribuent à l’accompagnement de leurs pairs et à la compréhension des situations d’addiction.
Pair-aidance, auto-support, groupes d’entraide renvoient ainsi à des orientations et des pratiques diverses qui participent de cette transformation. Elle s’inscrit donc dans une histoire sociale et politique marquée par l’entraide et l’auto-organisation.
Aux origines : l’entraide entre pairs et l’auto-support
Les premières formes organisées d’entraide entre pairs concernées par les addictions apparaissent dès la fin du XIXᵉ siècle, notamment à travers des mouvements de tempérance et d’entraide. Une seconde vague de structuration se développe au milieu du XXᵉ siècle, avec l’émergence de groupes néphalistes tels que les Alcooliques Anonymes dans les années 1930 puis les Narcotiques Anonymes dans les années 1950. L’expérience personnelle de l’addiction n’est plus alors seulement un stigmate mais devient une porte d’entrée pour accompagner leurs pairs à travers le témoignage, le parrainage et la dynamique collective.
À partir des années 1960-1970, des logiques similaires d’auto-support et d’auto-organisation se développent également dans le champ de la santé mentale, en lien avec des mouvements critiques à l’égard des institutions psychiatriques et de certaines pratiques jugées déshumanisantes. Ces dynamiques participent à une remise en question des cadres institutionnels existants et des rapports établis entre professionnels et personnes concernées, en réinterrogeant la place accordée à l’expérience vécue dans les parcours de soin et d’accompagnement.
Ces transformations, initialement plus visibles en santé mentale, trouvent par la suite des prolongements dans d’autres champs de la santé, dont celui des addictions, contribuant progressivement à reconfigurer les relations entre personnes accompagnées, professionnels et institutions.
Le tournant de l’épidémie de VIH/sida : de l’expérience vécue à la participation
L’épidémie de VIH/sida marque un tournant décisif dans la reconnaissance des savoirs issus de l’expérience vécue. Face à l’urgence sanitaire et à l’insuffisance des réponses institutionnelles, les personnes concernées s’organisent, prennent la parole et deviennent actrices de la prévention, du soin et de l’accompagnement thérapeutique. Cette mobilisation contribue à faire émerger des formes inédites de participation des personnes concernées, fondées sur la production de savoirs, la mise en question des pratiques médicales et l’implication dans les orientations des politiques de santé.
Cette période voit s’affirmer le principe international « Nothing about us without us » (« Rien sur nous sans nous ») qui pose le droit des personnes concernées à être pleinement associées aux décisions qui les touchent. Dans le champ des drogues, ces dynamiques se traduisent par la structuration de collectifs et d’associations portés par les usagers eux-mêmes, articulant entraide, réduction des risques et revendications politiques, et participant à la reconnaissance progressive de leur place dans l’espace public et les dispositifs d’accompagnement.
Ces transformations contribuent, à plus long terme, à l’émergence de cadres favorisant la participation et l’inclusion des personnes accompagnées dans les champs sanitaire, social et médico-social. Elles trouvent aujourd’hui des prolongements dans les principes de démocratie en santé et de décisions « par et pour » les personnes concernées qui ont été consacrés dans le code de santé publique au début des années 2000.
Savoirs expérientiels et pair-aidance
Dans le prolongement des dynamiques d’entraide et d’auto-organisation portées par les personnes concernées, la notion de « savoirs expérientiels » émerge dans les années 1970 pour qualifier une forme de connaissance déjà préexistante dans la notion d’expérience elle-même : celle de la réflexivité sur le vécu. À cet égard, les travaux fondateurs de Thomasina Borkman (1976) constituent une première tentative de formalisation scientifique de ces savoirs à partir de l’analyse des groupes d’entraide (voir la bibliographie téléchargeable ci-dessous).
À mesure que cette notion se diffuse, elle est progressivement reprise, discutée et réappropriée par les pairs eux-mêmes pour qualifier leurs expériences, leurs pratiques et les compétences construites à partir du vécu. Ce travail contribue à structurer la pair-aidance comme un cadre global d’engagement dans lequel des personnes en rétablissement mobilisent et travaillent leur expérience vécue au service de l’accompagnement de leurs pairs, tout en participant à leur intégration et à une mise en question des pratiques professionnelles.
Cette dernière décennie se caractérise ansi par l’entrecroisement entre une conceptualisation des savoirs expérientiels portée par la recherche et une structuration progressive des pratiques de pair-aidance issues du terrain par les acteurs sociaux, médico-sociaux et sanitaires engagés. Cette évolution croisée ouvre un espace de dialogue entre différentes manières de produire, de légitimer et de reconnaître les savoirs et met en coopération les savoirs scientifiques, professionnels et expérientiels.
Et aujourd’hui ?
Aujourd’hui, la reconnaissance de la pair-aidance et des savoirs expérientiels en addictologie progresse. Ces évolutions soulèvent des questionnements relatifs aux formes de reconnaissance, aux modalités d’engagement et à l’articulation entre savoirs expérientiels, professionnels et scientifiques mais ne se réduisent pas à des oppositions figées. Elles mettent en lumière des processus de recomposition des places, des rôles et des légitimités au sein des dispositifs sanitaires et sociaux.
Cette phase de structuration se traduit par une pluralité de dénominations et de cadres d’exercice – pair-aidant, médiateur de santé pair, patient-expert, etc. – renvoyant à des contextes d’émergence et des histoires différentes. Loin de constituer un flou, cette diversité peut être comprise comme le signe de l’émergence de nouvelles représentations, de la place nouvelle accordée aux savoirs expérientiels et à leur légitimité et modalités d’intégration dans les pratiques d’accompagnement.
Dans cette perspective, la Fédération Addiction retient la notion de pair-aidance comme un cadre englobant et inclusif, permettant de rendre compte de la diversité des pratiques existantes sans les réduire à un statut unique. Cette position s’inscrit dans la continuité de ses travaux et se traduit par une volonté de soutenir des démarches participatives structurantes, en reconnaissant pleinement la place des savoirs expérientiels en addictologie. Par ses projets, la Fédération veut ouvrit ainsi un espace d’actions et de recherche visant à mieux comprendre les processus à l’œuvre autour de la pair-aidance et des savoirs expérientiels, dans une perspective de justice épistémique et de coopération entre personnes concernées, professionnels et institutions.
Pour aller plus loin
Télécharger la bibliographie Pair-aidance