« Les interdits protecteurs sont efficaces parce qu’ils permettent l’éducation préventive »
Fédération Addiction : Pourrais-tu nous expliquer ce que sont les interdits protecteurs ?
Jean Pierre Couteron Les interdits protecteurs sont des interdits qui ne viennent pas sanctionner l’usager mais le protéger en encadrant le marché des substances et les objets potentiellement nuisibles à la santé : ils protègent autant des publics vulnérables spécifiques, comme les mineurs ou les personnes âgées, que tous les citoyens. En santé publique, la grande loi d’interdit protecteur, c’est la loi Evin de 1991 qui vient fixer des limites à la vente, à la publicité et à la commercialisation de tabac et d’alcool.
En schématisant un peu, ces interdits protecteurs (qui concernent donc la vente, les obligations de l’industrie, la publicité) s’articulent avec les interdits légaux qui visent l’usager et les usages (on a le droit de consommer l’alcool mais pas de conduire en ayant bu plus que le seuil autorisé, ou on n’a pas le droit d’être dans un état d’ivresse manifeste sur la voie publique…) et les interdits éducatifs car chaque famille va avoir des interdits à donner, autour des premières consommations, des premières fêtes par exemple.
Ainsi, l’interdit protecteur, cela va être pas de vente d’alcool avant 18 ans, pas de tabac avant 18 ans. Et les parents vont pouvoir s’appuyer sur cet interdit protecteur pour construire leurs interdits éducatifs. Interdits éducatifs et interdits protecteurs ne s’opposent pas, ils se complètent. On peut dire que les interdits protecteurs, c’est le cadre : à l’intérieur, on a les interdits éducatifs et, à l’extérieur, il y a des interdits pénaux.
Un autre exemple d’interdit protecteur, c’est l’interdiction de fumer dans un espace clos. Il a pour objectif de protéger la santé de tous les non-fumeurs. Il prend soin des personnes qui ne consomment pas et en même temps il ne vient pas pénaliser directement l’usager. C’est à dire que si la personne a envie de fumer on ne la pénalise pas parce qu’elle a envie de fumer. On lui demande d’aller fumer à l’extérieur.
À quel moment est-il nécessaire de mettre en place un interdit protecteur ?
Jean Pierre Couteron : Un bon exemple pour répondre à cette question, ce sont les paris sportifs et les jeux de hasard et d’argent : dès leur libéralisation, la logique des opérateurs a été de développer leur marché. Et très vite, ils ont poussé la publicité, fait appel à des influenceurs et il a fallu un peu « courir après » pour essayer de réguler la communication et le marketing. L’interdit protecteur vient donc majoritairement contrer l’avidité commerciale. On entend en ce moment beaucoup parler de l’avidité de l’usager qui serait un consommateur coupable. Mais en l’occurrence, il faut plutôt regarder du côté de ces grandes entreprises qui n’ont pas vraiment le souci de la santé publique et, dès lors qu’elles découvrent un marché, le poussent à l’extrême. On voit bien là l’intérêt des interdits protecteurs, sinon le marché emporte tout.
Est-il possible d’évaluer l’efficacité des interdits protecteurs ?
Jean Pierre Couteron : Pour trouver des réponses, on peut se tourner vers les études pilotées par Karine Gallopel-Morvan et tous les travaux qui montrent l’utilité de limiter la toute-puissance du marketing et de la publicité. Ils sont incontestables !
Mais tout le succès n’est pas dû aux seuls interdits protecteurs : ils sont efficaces parce qu’ils permettent l’éducation préventive et qu’ils viennent en soutien des familles.
Si l’on souhaite que les interdits protecteurs ne soient pas vus au final comme brimant les libertés individuelles, il faut les accompagner d’un soutien aux politiques éducatives, aux compétences psychosociales, aux familles. La rencontre des deux permet de n’être ni un naïf qui croirait qu’il suffit d’armer la personne pour qu’elle résiste au marketing — ce n’est pas vrai —, ni d’apparaitre comme des rabat-joie qui interdisent tout faute de savoir éduquer.
Il y a beaucoup de questionnements liés aux écrans et aux réseaux sociaux. Les interdits protecteurs peuvent-ils être une solution dans ces domaines ?
Jean-Pierre Couteron : La notion même d’écran doit être précisé : un écran n’en vaut pas un autre. Les travaux scientifiques proposent des repères d’âge en fonction des usages : ce sont déjà des interdits protecteurs dont les familles peuvent se saisir. Avec comme limite, on le sait, que selon les milieux sociaux et les inégalités de santé, selon les alternatives disponibles et les milieux de vie, c’est plus ou moins facile à appliquer.
Et puis il y a tous les questionnements concernant les réseaux sociaux. Là encore, méfions-nous de l’expression « réseaux sociaux » : ils sont loin, très loin, d’être similaires. Idéalement, il faudrait pouvoir imposer des interdits protecteurs aux plateformes : sur les algorithmes, les dark patterns, tout ce qui rend certaines plateformes plus problématiques que d’autres. C’est une question qu’il faut politiquement continuer de porter. On sent qu’on est en difficulté, que les industriels sont tout-puissants… mais cela a toujours été comme ça. À un moment, le lobby du tabac était tout puissant. Sans compter que pour les réseaux sociaux, il y a des enjeux internationaux qui s’ajoutent.
Par ailleurs, pour accompagner les interdits éducatifs, il faut comprendre pourquoi les adolescents se saisissent des réseaux sociaux : ce sont de nouveaux modes de socialisation qui permettent aussi de gérer des phénomènes d’image de soi, la solitude, l’ennui… et qui comme souvent dans nos domaines, apportent aussi des bénéfices à la personne usagère et à ses entourages.
Concernant la loi sur l’interdiction des réseaux sociaux aux moins de 15 ans votée récemment en première lecture à l’Assemblée nationale, il me semble qu’elle ne répond pas vraiment aux enjeux, ce que des chercheuses comme Anne Cordier ou Séverine Ehrel expriment très bien. Il serait plus pertinent de mettre en place à la fois une régulation des plateformes, une politique d’éducation au numérique, et développer une souveraineté technologique européenne. Une réponse plus complexe donc.