Pair-aidance : « Il y a un enjeu fort autour de la définition de ce métier nouveau »

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Article rédigé par Nicolas Chottin 12 janvier 2026
Lilian Babé est directeur d’Oppelia Passerelle 39 et praticien-chercheur sur la professionnalisation de la pair-aidance. Il revient sur l’évolution de ces notions, leurs spécificités en addictologie, les enjeux de pouvoir et de légitimité qu’elles soulèvent, ainsi que les défis posés par leur institutionnalisation : entre reconnaissance nécessaire, risques de normalisation et exigence de préserver la richesse des expériences vécues.

Fédération Addiction : D’une manière générale, comment observes-tu l’évolution des notions de savoirs expérientiels et de pair-aidance aujourd’hui ?

Lilian Babé : Concernant les savoirs expérientiels, il me semble qu’une confusion commence à se lever entre ce que l’on appelait auparavant les savoirs profanes et les savoirs expérientiels : pour moi, ce n’est pas tout à fait du même registre. Cette évolution permet de mesurer à quel point les savoirs expérientiels sont spécifiques, à la fois spécifiques et individuels, voire de l’ordre de l’intime. Ils n’appartiennent qu’aux personnes elles-mêmes. On tente aujourd’hui d’en proposer une définition commune, parfois institutionnelle, ce qui peut avoir pour effet d’en masquer une partie de leur diversité et de leur spécificité.  On observe malgré tout depuis quelques années un intérêt plus prononcé des institutions pour intégrer ces savoirs expérientiels dans les dynamiques professionnelles, notamment à travers le développement de la notion de démocratie en santé et de la prise en compte de la participation des personnes concernées dans les politiques publiques. 

Dans la littérature, je constate que l’on ne sait pas toujours si, lorsqu’on utilise le terme de savoir expérientiel, on parle des savoirs expérientiels des personnes concernées ou de ceux des professionnels. Il y a parfois une tendance à la confusion, même si, pour moi, l’un n’exclut pas l’autre. 

La pair-aidance relève d’une dynamique assez proche. Sans parler forcément de professionnalisation, on observe une tendance à l’institutionnalisation ou à une définition de la pair-aidance par l’institution plutôt que par les personnes elles-mêmes. Cela peut faire oublier que la pair-aidance existait bien avant que les structures ne s’y intéressent et, qu’au-delà des définitions institutionnelles, il existe toute une part de la pair-aidance qui reste invisible, constitutive de relations entre personnes accompagnées, parfois en dehors de l’institution, ou en complément. 

Je trouve donc intéressant qu’il y ait aujourd’hui une envie, un besoin de définir ces notions, tout en constatant que ces définitions peuvent aussi conduire à en soustraire une partie de la richesse. Pour les deux termes — savoirs expérientiels comme pair-aidance — il reste difficile d’aboutir à une définition commune et partagée. Mais pour moi, c’est justement le signe que quelque chose est en train de se cristalliser autour de ces notions, suscitant un intérêt, un engouement, même si on ne sait pas encore très bien quoi en faire. 

Fédération Addiction : Plus spécifiquement, comment cette évolution se manifeste-t-elle dans le champ de l’addictologie ?

Lilian Babé : Dans le champ de l’addictologie, ces savoirs prennent, selon moi, une coloration particulière. Ils font écho aux controverses qui traversent ce secteur depuis plusieurs années. 

Dans le cadre de mes travaux, j’ai abordé ces savoirs du côté de ce qu’Everett Hughes appelait les « savoirs coupables ». La spécificité des savoirs expérientiels en addictologie tient au fait que l’on n’a pas à faire à des savoirs ordinaires : ils renvoient notamment à la connaissance des substances et de leurs effets, aux pratiques de consommation, mais aussi aux savoirs acquis au contact des structures judiciaires, psychiatriques ou sociales. Ils incluent également des stratégies développées par les personnes pour composer avec le pouvoir de ces structures, voire pour le contourner parfois. 

Ces savoirs peuvent aussi être liés à des choix personnels — maintien des consommations ou arrêt des consommations — qui ne mobilisent pas les mêmes types de « compétences ». Ils renvoient enfin à des expériences d’exclusion et de stigmatisation ou de discrimination qui peuvent faire écho à d’autres champs comme la psychiatrie ou le handicap mais qui restent spécifiques à l’addictologie du fait de l’introduction de la notion de comportement illicite. 

Ce qui devient intéressant aujourd’hui avec le développement des savoirs expérientiels et de la pair-aidance, c’est que les personnes concernées, qui produisent ces savoirs, en deviennent aussi celles qui les possèdent et les maîtrisent. Alors qu’auparavant ces savoirs étaient captés et détenus par d’autres professions, on assiste donc à une forme de déplacement. 

Il y a là, sociologiquement, quelque chose qui relève d’un renversement du pouvoir, voire d’une inversion de rapports de domination. Cela permet sans doute de mieux comprendre les difficultés actuelles à penser ces savoirs, à les reconnaître comme légitime et à les intégrer. 

D’autant plus que nos systèmes de professions et de progression dans les métiers sont largement fondés sur des savoirs académiques, objectivables, définissant un niveau d’étude, alors que les savoirs expérientiels sont beaucoup plus difficilement objectivables pour une institution. Cela n’enlève rien à leur importance, mais explique pourquoi ils peinent encore à être reconnus comme aussi légitimes et aussi importants que les savoirs académiques. 

En somme, la carrière « déviante » devrait être appréhendée et objectivée au même titre que la carrière professionnelle dans un CV classique. 

Fédération Addiction : Et dans les pratiques, dans les structures, comment se traduit-il ?

Lilian Babé : Cette évolution se traduit de manière très inégale. Ces disparités sont liées à plusieurs paramètres. 

Il y a d’abord la jeunesse de la réflexion autour de ces concepts ainsi que les difficultés de définition commune et partagée évoquées précédemment. Cela conduit chaque institution à développer sa propre vision, voire sa propre définition des savoirs expérientiels et de la pair-aidance. On retrouve aussi une dynamique liée à l’histoire des institutions. En addictologie, le champ est issu de deux secteurs historiquement distincts, l’alcoologie et la toxicomanie, qui ont évolué vers un champ commun, mais en conservant des héritages différenciés. Certaines structures ont un profil historiquement plus axé sur l’abstinence, d’autres davantage ancrées dans la réduction des risques. 

Ce clivage institutionnel fait écho aux dynamiques observées entre les personnes concernées elles-mêmes. On retrouve des groupes d’entraide davantage orientés vers le maintien de l’abstinence, comme les Alcooliques anonymes ou les Narcotiques anonymes, et, en parallèle, des groupes davantage tournés vers la défense des droits des personnes concernées, avec une dimension plus politique. 

Ces héritages influencent les limites que les structures se donnent dans le déploiement de la pair-aidance, qu’il s’agisse d’engagement bénévole ou professionnel. Les institutions vont inconsciemment créer un profil type de ce que représente pour elles la ou le pair aidant·e  idéal·e. De même, certaines structures réfléchissent à la professionnalisation, d’autres non, ce qui produit des formes d’intégration très disparates. 

Il manque aujourd’hui un cadre commun, mais un cadre commun suffisamment souple pour reconnaître et intégrer la diversité des savoirs expérientiels et des pratiques de pair-aidance. 

Fédération Addiction : Quels sont, selon toi, les principaux enjeux actuels liés au développement et à la reconnaissance des savoirs expérientiels et de la pair-aidance ?

Lilian Babé : Le premier qui me vient, c’est la question de la formation et d’abord celle des équipes de professionnels « traditionnels ». C’est presque prioritaire par rapport à la formation des pairs-aidants car la question est la suivante : qu’est-ce que ça veut dire, concrètement, d’intégrer les savoirs expérientiels des personnes concernées dans les pratiques professionnelles ? Que ce soit pour travailler avec des pairs-aidants bénévoles, ou à un degré supplémentaire, pour intégrer un pair-aidant professionnel au sein d’une équipe. 

Et là, on touche à un enjeu important, parce que les juridictions professionnelles sont aujourd’hui très délimitées. Chaque acteur a un territoire précis : le travailleur social, le médecin, l’infirmier, le psychologue. Or, avec la pair-aidance, on intègre un nouveau métier qui, pour l’instant, n’est pas encore défini. 

Il y a donc un enjeu fort autour de la définition de ce métier nouveau, en tenant compte de toutes ses spécificités. On peut tout à fait être pair-aidant professionnel dans le champ de l’addictologie, avec une fiche métier, un cadre, etc. Mais cela ne signifie pas, pour autant que l’on puisse être pair-aidant professionnel de la même manière dans le champ du handicap. Il y a des choses qui ne sont pas transposables ou seulement de façon très spécifique et individuelle. Il manque aujourd’hui un cadre qui puisse à la fois servir de guide — en termes de définition, de statut, de formation — et qui soit suffisamment souple pour intégrer la diversité des parcours et des situations. 

J’ai en tête des pairs-aidants qui interviennent de façon très ajustée et très pertinente mais qui, si on les plaçait demain dans un cursus de formation classique, n’y auraient pas accès en raison de leur parcours académique. D’autres n’en auraient tout simplement pas envie. Et cela se respecte tout autant. 

Si l’on construit un cadre complètement figé, uniforme, avec un niveau d’exigence qui ne serait pas adapté à la pluralité des personnes mobilisant leur savoir expérientiel, on risque de se priver d’une expertise importante. On produirait alors une forme d’expertise qui ne serait finalement que le reflet du souhait de l’institution, en gommant la spécificité même des savoirs expérientiels. 

Enfin, un enjeu majeur aujourd’hui — et d’autant plus dans le contexte politique actuel — concerne les discriminations et les stigmatisations. Elles se sont largement renforcées à travers des discours sécuritaires qui prennent de plus en plus de place. Dans ce contexte, la question reste entière : comment parvenir à faire reconnaître la pluralité des savoirs expérientiels mobilisés par les personnes concernées ?