« Être pair-aidante m’a permis de donner une autre place à mon histoire »

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Article rédigé par Nicolas Chottin 12 janvier 2026
Humanisation des accompagnements, lutte contre la stigmatisation, continuité des parcours : à partir de son expérience de pair-aidante et de son engagement de longue date dans la santé communautaire, Christine partage son regard sur les enjeux actuels des savoirs expérientiels et de la pair-aidance et sur l’apport du parcours CO’OPPAIR.

Fédération Addiction : De ton point de vue, comment perçois-tu aujourd’hui l’évolution des notions de savoirs expérientiels et de pair-aidance ?

Christine : Aujourd’hui, ces notions sont entendues dans un domaine plus vaste que lorsque je les ai rencontrées, car elles se développent aussi dans d’autres champs, comme la santé mentale ou le handicap. D’ailleurs, on n’utilisait pas forcément ces termes à l’époque… mais en pratique, c’est bien ce que l’on faisait. 

Pour ma part, je suis rentrée à AIDES à la fin des années 90, dans une approche de santé communautaire, avec cette idée centrale que les personnes concernées puissent faire avancer les choses ensemble. Dans le champ des addictions, l’entraide a d’ailleurs une histoire forte. 

En France, ces pratiques sont longtemps restées un peu en marge. Mais depuis quelques années, j’ai le sentiment qu’elles prennent davantage de place. Peut-être que la période du COVID a joué, tout comme les évolutions importantes autour de la santé mentale : l’ensemble de ces dynamiques a contribué à élargir les questions. 

Fédération Addiction : Pour toi, quels sont les principaux enjeux actuels liés aux savoirs expérientiels et à la pair-aidance, que ce soit pour les personnes concernées ou pour les professionnels et les structures ?

Christine : Pour moi, l’enjeu principal, c’est une humanisation des accompagnements. Dans les addictions, cela ouvre une possibilité très concrète : permettre aux personnes d’être plus libres de dire la vérité, sans être prises dans ce qu’elles pensent qu’on attend d’elles. Il y a des tabous, des ajustements, des non-dits… parfois pour « plaire » aux professionnels, ou par peur d’être jugé. Avoir quelqu’un qui est passé par des choses similaires peut aider à dire la réalité, à se sentir compris, et même parfois à moins se mentir à soi-même. 

Il y a aussi un enjeu de valorisation du parcours : voir quelqu’un qui a traversé des épreuves et qui peut accompagner (bénévolement ou professionnellement) permet de sortir un peu de la honte et de la culpabilité, très présentes dans les addictions. Et ça change la place de la personne : elle n’est plus seulement « objet » d’un accompagnement, elle peut devenir actrice de son parcours. Cela favorise aussi l’entraide entre personnes, la confiance, et une meilleure coopération. 

Côté professionnels et structures, la pair-aidance peut transformer les relations de travail en permettant une meilleure compréhension des situations vécues et en soutenant une coopération plus juste. Dans les addictions, j’ai vu combien certains professionnels pouvaient se sentir en échec quand une personne disparaît, rechute, ne revient pas… tandis que de l’autre côté, la personne peut avoir trop honte de revenir. La pair-aidance peut alors faire pont. 

La pair-aidance peut aussi jouer un rôle très important de « petite marche » dans les parcours. En amont d’un accompagnement, elle peut faciliter l’« aller vers », c’est-à-dire le premier pas vers un service ou une structure, souvent très chargé symboliquement pour les personnes concernées. En aval, lorsque la prise en charge institutionnelle s’allège ou s’interrompt, elle peut soutenir une forme de continuité, notamment quand la personne souhaite prendre de la distance avec le monde des soignants, et que des formes d’entraide — formelles ou informelles — deviennent alors essentielles. 

Bien sûr, dans la réalité, ces dynamiques se heurtent à plusieurs limites. Il y a à la fois de l’envie et beaucoup de peurs, et surtout une contrainte très concrète liée aux financements et aux moyens. Là où je suis, en Lozère, cela représente l’équivalent d’environ deux tiers d’un poste pour tout le département, sans perspective d’extension pour l’instant. Or, beaucoup de structures ne fonctionnent pas avec des bénévoles : sans financement, la pair-aidance reste difficile à mettre en œuvre. 

Par ailleurs, lorsqu’un pair-aidant est intégré dans une structure, il est souvent seul. Comme pour les autres métiers, je pense pourtant qu’il en faut plusieurs : pour ne pas être isolé, pour construire sa pratique, pour tenir dans le temps, mais aussi pour respecter la diversité des profils et des proximités possibles avec les personnes accompagnées. 

Il existe également des freins organisationnels. Certaines structures prennent beaucoup de temps à « verrouiller » le cadre (fiche de poste, missions, positionnement). Je comprends la nécessité de sécuriser mais il faut aussi accepter qu’il s’agit d’une expérience et que beaucoup de choses se construisent en avançant. Mon parcours en associatif communautaire m’a appris cela : essayer, ajuster, construire dans le pratico-pratique. 

Dans ce contexte, les réponses collectives prennent tout leur sens. OR’PAIR est important pour moi parce que je ne dissocie pas la pair-aidance du fait d’être avec d’autres. OR’PAIR est un collectif de pair-aidants dans le champ des addictions, qui permet de ne pas rester isolé, de s’entraider, de partager des expériences, mais aussi de réfléchir ensemble aux freins rencontrés, aux conditions d’exercice et à la manière de préserver le sens et l’humanité de la pair-aidance. 

Il y a enfin une vigilance à maintenir : à mesure que la pair-aidance gagne en visibilité, le risque existe qu’elle soit trop institutionnalisée ou trop normalisée. Le collectif permet aussi de garder ce fil, en restant au plus près des besoins des personnes accompagnées et des pair-aidants eux-mêmes, dans leur diversité. 

Fédération Addiction : Qu'est-ce que t’as apporté le parcours CO’OPPAIR, que tu as expérimenté en 2024-2025 ?

Christine : Je ne suis peut-être pas l’exemple de la personne à qui cela a « le plus » apporté, dans la mesure où j’avais déjà une certaine expérience (AIDES, auto-support, puis des sollicitations comme représentante des usagers). Mais j’ai beaucoup apprécié le parcours.

Je l’ai choisi volontairement parce que, dans la manière dont il était présenté, on allait être aussi les acteurs de la formation. Pour moi, la pair-aidance, c’est justement cela : être acteur. Et j’ai retrouvé dans CO’OPPAIR quelque chose de très important, à savoir la valorisation de l’entraide entre nous.

Ce qui a été nouveau pour moi en entrant dans CO’OPPAIR, c’était aussi l’idée d’un poste ou d’une fonction explicitement dédiée à ces questions, au milieu d’autres professionnels. Et j’espère qu’avec le temps, on reconnaîtra davantage que les professionnels ont eux aussi des savoirs expérientiels, qu’ils mobilisent parfois déjà, sans forcément les revendiquer.

J’ai trouvé le format globalement très bon : des temps en présentiel (cinq jours au total), des choses à travailler entre les sessions, les stages, des visios quand on en avait besoin — et même des moments que nous avons fabriqués nous-mêmes avant la soutenance pour nous entraider. La richesse du parcours tenait aussi à la diversité des personnes : des parcours différents, des personnes qui commençaient, d’autres qui avaient plus d’expérience ; des profils plus « réduction des risques », d’autres plus « rétablissement ». Je sais aussi que certaines personnes du parcours venaient des Narcotiques Anonymes (NA) ou des Alcooliques Anonymes (AA), où cette dimension de l’entraide entre pairs est centrale. Les échanges ont été constructifs.

Sur ce que cela m’a apporté concrètement : d’abord, me retrouver avec d’autres pair-aidants m’a redonné du « boost ». On a gardé des liens, notamment via WhatsApp : on peut se rappeler, se soutenir. Pour moi, être pair-aidant, c’est aussi être relié à d’autres : cela donne de la force, cela rassure, et cela aide à se préparer aux difficultés que l’on peut rencontrer.

Le parcours m’a également permis de mieux comprendre l’évolution de la pair-aidance, son élargissement, de découvrir d’autres approches (patients-experts, l’hôpital…), et de mieux connaître certains univers comme NA ou AA.

Enfin, mes stages m’ont permis d’explorer d’autres contextes que le communautaire : la précarité, la santé mentale, et la question des pathologies dites « plurielles » (addiction et santé mentale). À terme, cela m’intéresse aussi de pouvoir travailler en complémentarité avec d’autres pair-aidants, par exemple en Lozère, en fonction des profils.

Il y a aussi un point important : le parcours m’a aidée à mettre des mots et à prendre du recul sur mon expérience personnelle et professionnelle, notamment au moment de l’écrit. Comme j’étais très dans le « pratico-pratique », cela m’a permis une forme de revalorisation et de clarification.

Fédération Addiction : Un message ou un enjeu autour des savoirs expérientiels et de la pair-aidance que tu aurais envie d’ajouter ?

J’espère surtout qu’il y aura de plus en plus d’intégration de la pair-aidance dans les prises en charge et les accompagnements, dans le champ des addictions, mais aussi dans d’autres domaines. J’espère que cela pourra donner un souffle aux structures comme aux personnes accompagnées. 

Et aussi à nous-mêmes. Pour moi, cela a été une énorme chance d’être pair-aidante. Cela valorise l’expérience, aide à accepter des parts de soi, et peut transformer une trajectoire. Sans cela, j’aurais peut-être dû rompre avec tout un monde en le condamnant pour « m’en sortir », ou rester enfermée dans la culpabilité et la honte. 

Le fait d’être pair-aidante m’a permis de donner une autre place à mon histoire — et c’est quelque chose d’assez « magique », à titre individuel. 

 Photo : rawpixel.com sur Freepik