Un continuum de prises en charge : la halte soins addictions de Paris et l’hôpital Fernand-Widal en action

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Article rédigé par Marine Gaubert 13 avril 2026
Souvent réduites à leur seule mission de réduction des risques, les haltes soins addictions (HSA, anciennement salles de consommation à moindre risque) s’inscrivent en réalité dans le continuum d’approches qui caractérise l’addictologie. Le partenariat entre la HSA de Paris et l’hôpital Fernand-Widal en est une illustration concrète : une complémentarité étroite entre structures permettant d’articuler accueil des publics les plus précaires et réduction des risques avec des soins spécialisés voire des hospitalisations et, lorsque cela est possible, parcours vers le sevrage et l’abstinence. Élisabeth Avril, directrice de Gaïa, et Maëva Fortias, psychiatre nous expliquent.

Fédération Addiction : Comment s’est créé ce partenariat entre la halte soins addictions et l’hôpital Fernand-Widal ?

Élisabeth Avril : Le partenariat entre Gaïa et l’hôpital Fernand-Widal est ancien : une première convention a été signée en 1999 avec le bus méthadone pour orienter des patients stabilisés ou présentant des troubles psychiatriques. Avec le temps, il s’est développé, notamment avec la mise en place d’une consultation hebdomadaire sans rendez-vous pour les personnes suivies à Gaïa nécessitant une évaluation psychiatrique.

À l’ouverture de la HSA, ce partenariat s’est naturellement élargi aux usagers ayant besoin de soins psychiatriques ou addictologiques, en particulier pour des hospitalisations (évaluation ou sevrage). Les usagers pouvaient être accompagnés vers des consultations dédiées et initier un suivi.

Les liens entre équipes se sont renforcés, permettant des hospitalisations directes, notamment lorsqu’un soin de suite est prévu. L’expertise de Fernand-Widal améliore aujourd’hui l’orientation et le suivi des usagers de la HSA. Depuis 2017, un poste partagé « ville/hôpital » permet à un jeune médecin de travailler sur les deux structures, de créer un lien de confiance avec les usagers et de faciliter leur orientation. Cette continuité est très appréciée.

Concrètement, comment cela se passe ?

Maëva Fortias : Lorsqu’un usager de la HSA demande un sevrage hospitalier, nous pouvons l’orienter vers Fernand-Widal. Une consultation de pré-admission permet de visiter le lieu et d’expliquer les modalités du séjour.

Les hospitalisations durent en général deux à trois semaines, selon les situations. Il peut s’agir d’un sevrage simple, d’un bilan somatique ou psychique, ou d’un projet incluant un séjour dans une structure de post-cure… Certaines personnes choisissent ensuite de s’éloigner de la région parisienne pour favoriser leur réinsertion.

Quand du soin résidentiel est prévu, nous essayons de coordonner les dates avec le séjour. Si ce n’est pas possible, le patient peut être réhospitalisé avant son départ.

Avez-vous des exemples d'usagers qui ont bénéficié de ce partenariat ?

Élisabeth Avril : Oui, par exemple B. , 36 ans : c’est quelqu’un qu’on suit depuis l’ouverture de la HSA, dans une situation très précaire, à la rue, sans papiers, avec une dépendance au Skénan et à l’alcool. On l’a accompagné sur le plan somatique et social et il a pu être traité pour son hépatite C. Après plusieurs complications médicales et le début d’un traitement par méthadone, il y a eu tout un travail sur sa situation administrative. En 2024, on a pu le mettre à l’hôtel, préparer une cure à l’hôpital et même organiser la garde de son chien pendant l’hospitalisation. Il a ensuite bénéficié d’un séjour en post-cure. Aujourd’hui, il est abstinent, il vit en famille d’accueil et on garde le lien avec lui.

Je pense aussi à D., 34 ans, arrivé à la HSA en 2024 avec des consommations importantes de cocaïne injectée et un état psychique très fragile. Il demandait un sevrage et un traitement pour son hépatite C. Il a eu une première hospitalisation qui s’est plutôt bien passée, avec une amélioration… mais il a rechuté assez rapidement. On a ensuite construit avec lui un projet de soin résidentiel. Il a été pris en charge à l’hôpital pour une cure, a accepté un traitement par Buvidal, puis fait un séjour en clinique. Depuis, le suivi est assuré par l’équipe de l’hôpital.

Si vous deviez faire un bilan de ce partenariat ?

Élisabeth Avril : Ce partenariat est essentiel pour la HSA. L’hôpital Fernand-Widal joue un rôle central grâce à la proximité et à la connaissance mutuelle des équipes. Les personnes que nous accueillons présentent des situations très complexes, nécessitant des compétences spécifiques en addictologie, psychiatrie et médecine somatique. Nous souhaitons poursuivre et renforcer cette collaboration, notamment en développant des projets de recherche.

Maëva Fortias : Je voudrais ajouter que le sevrage est un outil parmi d’autres mais que ce n’est généralement pas une priorité ni une option immédiate pour les personnes en grande précarité. Il suppose souvent des conditions préalables comme une stabilité sociale, des droits sociaux, un hébergement… d’autant plus que le taux de rechute est élevé : 59 % dans le mois suivant la cure ! Nous privilégions donc un travail en amont sur la situation globale des personnes. Par ailleurs, la notion de sevrage elle-même varie selon les situations (total ou ciblé sur certaines substances). Il est essentiel de relier les addictions à la précarité et aux parcours de vie, souvent marqués par des traumatismes précoces. Réduire la prise en charge au seul sevrage serait une erreur. Une approche globale est nécessaire, en répondant d’abord aux besoins fondamentaux (hébergement, alimentation, santé), pour permettre ensuite des parcours de soins et, éventuellement, l’abstinence.