SINPAR : investir les espaces numériques pour prévenir les jeux d’argent chez les jeunes

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Article rédigé par Elsa Baldacci 12 octobre 2026
Comment aller à la rencontre des jeunes là où ils sont, y compris lorsqu’ils ne poussent pas la porte d’une consultation jeunes consommateurs (CJC) ? Avec le projet SINPAR de la Fédération Addiction, plusieurs CJC ont expérimenté de nouvelles façons de prévenir, repérer et accompagner les usages problématiques de jeux d’argent dans les espaces numériques fréquentés par les jeunes. Trois enseignements en ressortent : investir le numérique comme un véritable espace d’intervention, agir sur les croyances plutôt que simplement informer et adapter l’organisation des structures pour pérenniser ces pratiques.

Lancé en 2023, le projet SINPAR, pour « Stratégie d’intervention numérique pour améliorer la prévention et le repérage des usages problématiques de jeux d’argent et de hasard en ligne chez les jeunes », financé par le Fonds de lutte contre les addictions, vise à accompagner des structures d’addictologie dans l’élaboration d’un référentiel d’intervention sur les espaces numériques (et plus particulièrement sur les réseaux sociaux).  

Ainsi, 14 CJC ont expérimenté de nouvelles façons de prévenir, réduire les risques et repérer le plus précocement possible les usages problématiques de substances psychoaddictives chez les jeunes, avec un point d’attention particulier sur les jeux d’argent et de hasard en ligne.

Du post Instagram au rendez-vous : six façons d’intervenir dans le numérique

Les expérimentations menées par les sites pilotes ont démontré qu’il n’existe pas une seule « intervention numérique ». Les pratiques se situent sur un continuum, avec des objectifs et des niveaux d’engagement différents : 

  • Informer et sensibiliser à distance est la modalité la plus directement associée aux réseaux sociaux : spots, vidéos, micro-trottoirs, posts, carrousels, infographies, podcasts ou calendriers éditoriaux diffusés notamment sur Instagram, TikTok, Facebook ou Snapchat. L’objectif est de rendre visibles les risques, de déconstruire certaines représentations et de faire émerger une réflexion sur les jeux d’argent dans les espaces où les jeunes consomment déjà de l’information. Les expérimentations de SINPAR montrent toutefois qu’une forte audience ne signifie pas automatiquement une rencontre avec une CJC. Le numérique permet de toucher, mais toucher n’est pas encore aller vers. 
  • Donner accès à une ressource : Le numérique peut constituer une porte d’entrée vers une information plus approfondie : page dédiée, site ressource, contenus accessibles par QR code sur des affiches ou flyer numérique. Cette modalité permet de prolonger une intervention présentielle ou une campagne et de donner au jeune un espace où il peut revenir à son rythme. 
  • Favoriser l’auto-évaluation et le repérage : Questionnaires en ligne, tests d’auto-évaluation ou quiz interactifs peuvent créer un premier espace de questionnement sur ses propres pratiques. Plusieurs sites pilotes ont expérimenté des questionnaires accessibles par QR code ou depuis une plateforme en ligne. Cette étape constitue un sas intéressant entre prévention et repérage, à condition d’être articulée à une possibilité d’aide lorsque le jeune identifie une difficulté. 
  • Orienter vers la CJC et faciliter le rendez-vous : L’enjeu est ici de faire du numérique non seulement un espace de sensibilisation, mais aussi un accès simplifié à l’aide. Prise de rendez-vous en ligne, créneaux dédiés, relais via Instagram ou WhatsApp, rappels téléphoniques : plusieurs expérimentations ont cherché à réduire les obstacles du premier contact. Par exemple accrocher une affiche ou flyer avec un QR orientant vers un doctolib dans les WC d’un établissement scolaire  ! Avec SINPAR, l’objectif est de construire un parcours cohérent : contenu vu → questionnement → auto-évaluation → premier contact → rendez-vous → accompagnement. 
  • Utiliser le jeu comme média d’intervention : Le numérique peut devenir lui-même un support de prévention : serious games, réalité virtuelle, escape games en ligne, quiz interactifs ou outils participatifs. Ces dispositifs permettent de partir des pratiques et des codes des jeunes plutôt que de leur demander d’entrer immédiatement dans ceux de l’institution. Les jeunes interrogés dans le cadre de SINPAR ont notamment souligné l’intérêt des formats ludiques et collectifs. 
  • Outiller les professionnels : Enfin, le numérique peut servir à faire évoluer les pratiques professionnelles elles-mêmes : guides d’animation, outils de débriefing, sensibilisation des Promeneurs du Net ou ressources pédagogiques. Investir le numérique suppose avant tout de développer une culture commune au sein des équipes. 

Du contenu au soin : penser un parcours numérique

Prévention → Auto-évaluation → Premier contact → Rendez-vous → Accompagnement 

L’un des principaux enseignements de SINPAR est qu’une stratégie numérique ne doit pas être pensée uniquement en termes de visibilité ou d’audience. L’enjeu est de construire des passerelles concrètes entre les contenus diffusés et l’accès effectif à l’aide.

Ce que SINPAR nous apprend sur les jeunes : travailler les croyances plutôt que simplement informer

L’un des résultats les plus intéressants du projet concerne les représentations des jeunes vis-à-vis des jeux d’argent. 

Les actions de prévention ont été conçues à partir d’un constat simple : de nombreux jeunes entretiennent des croyances erronées sur le hasard. Croire que l’on peut être « doué » pour gagner, que jouer souvent augmente ses chances de succès ou encore qu’après plusieurs pertes « la chance va forcément tourner » nourrit une illusion de contrôle qui favorise l’engagement dans le jeu. 

L’évaluation auprès de 146 jeunes montre une évolution immédiate et statistiquement significative de plusieurs de ces croyances après une intervention. Les effets restent modestes, mais ils confirment une piste essentielle pour les pratiques de prévention. 

L’enjeu n’est pas seulement de transmettre des informations sur les risques. Il s’agit aussi de déconstruire les représentations, d’interroger les mécanismes du hasard, les émotions associées au jeu et les situations de vulnérabilité dans lesquelles les pratiques s’inscrivent. 

Les entretiens réalisés avec les jeunes montrent d’ailleurs que beaucoup connaissent déjà les risques liés aux jeux d’argent. Ce qui leur manque davantage, c’est la possibilité de faire le lien entre ce qu’ils savent et ce qu’ils vivent. 

Former les professionnels : de l’acculturation numérique à la pratique

SINPAR montre également que les interventions numériques ne reposent pas uniquement sur des outils. 

Les professionnels interrogés exprimaient initialement des besoins de formation sur les usages numériques des jeunes, les réseaux sociaux ou encore le marketing des opérateurs de jeux. Après les premières formations, les demandes se sont rapidement déplacées vers des besoins plus opérationnels : cas cliniques, mises en situation, exemples de messages, modalités de réponse ou articulation entre échanges numériques et accompagnement. 

L’intervention numérique ne consiste donc pas à « parler comme les jeunes » ou à reproduire les codes des plateformes. Elle suppose de comprendre où circulent les contenus liés aux jeux d’argent, quelles représentations ils véhiculent et comment créer des opportunités de dialogue et d’accompagnement. 

Le projet a également contribué à faire entrer davantage la question des jeux d’argent dans les pratiques de repérage, certaines équipes indiquant désormais l’aborder systématiquement dès le premier entretien. 

Un projet qui invite à revoir l’organisation des CJC

L’un des enseignements les plus pragmatiques de SINPAR est sans doute celui-ci : le numérique ne peut pas être une mission supplémentaire ajoutée aux agendas déjà saturés. 

Les difficultés rencontrées par les structures participantes concernent moins les outils que les conditions de leur mise en œuvre : disponibilité des professionnels, organisation interne, turnover des équipes, procédures de réponse ou encore articulation avec l’activité existante. 

Pour qu’une stratégie numérique puisse s’inscrire durablement dans les pratiques des CJC, plusieurs conditions apparaissent nécessaires : 

  • un objectif clairement identifié ; 
  • un professionnel référent formé et soutenu ; 
  • du temps dédié ; 
  • des procédures de réponse définies ; 
  • un cadre de confidentialité adapté ; 
  • des outils cohérents avec les usages réels des jeunes ; 
  • une articulation systématique avec le présentiel. 

Le numérique apparaît alors moins comme un nouvel outil que comme une évolution des pratiques professionnelles : communiquer autrement, aller vers autrement, repérer autrement et faciliter autrement l’accès au soin.

5 enseignements à retenir pour les CJC

  1. Partir d’un objectif avant de choisir un outil.
  2. Travailler les croyances liées au hasard plutôt que se limiter à informer sur les risques.
  3. Ne pas confondre visibilité, interaction et rencontre.
  4. Prévoir une organisation et du temps dédiés.
  5. Évaluer les parcours d’accès à l’aide plutôt que la seule audience des contenus.

De l'expérimentation à une stratégie durable

L’évaluation de SINPAR invite toutefois à la prudence dans la mesure où le projet ne permet pas aujourd’hui d’affirmer que les interventions numériques modifient durablement les comportements de jeu. En revanche, il met en lumière des pistes concrètes pour renforcer la prévention et l’accès au soin. 

La question n’est donc pas de savoir si les CJC doivent investir le numérique mais plutôt comment elles peuvent le faire de manière cohérente et pérenne. Prise de rendez-vous en ligne, parcours de contact simplifiés, annuaires de ressources, contenus de prévention adaptés ou outils d’auto-évaluation constituent autant de leviers à développer. 

L’un des enseignements majeurs de SINPAR est finalement que le numérique ne remplace pas la relation. Il peut en revanche créer de nouvelles portes d’entrée vers celle-ci. Pour les professionnels de l’addictologie, l’enjeu n’est pas de « faire plus de numérique », mais de penser autrement la prévention, l’aller-vers et l’accès au soin dans l’environnement numérique où vivent aujourd’hui les jeunes.