« La question n’est pas combien de temps les adolescents passent sur les écrans, mais ce qu’ils y cherchent »
Quand on parle d'usages numériques des adolescents, de quoi parle-t-on réellement ?
On continue souvent à parler « des écrans » comme s’il s’agissait d’un objet unique. Or, derrière ce terme se cachent des réalités extrêmement différentes : jeux vidéo, réseaux sociaux, plateformes vidéo, messageries, recherche d’information ou encore intelligence artificielle.
Ce qui m’intéresse comme clinicienne, ce n’est pas l’écran lui-même mais sa fonction. Pourquoi un jeune s’y rend-il ? Qu’y trouve-t-il ? Qu’est-ce que cela lui apporte qu’il ne trouve pas ailleurs ?
Prenons l’exemple d’un adolescent qui passe trois heures chaque soir sur un jeu vidéo en ligne. Vu de l’extérieur, cela peut apparaître comme un usage excessif. Pourtant, lorsqu’on l’interroge, on découvre parfois qu’il retrouve chaque soir son groupe d’amis, qu’il partage sa journée, qu’il maintient un lien social fort et qu’il y occupe une place valorisante. Le jeu devient alors un espace de sociabilité davantage qu’un simple loisir.
Les réseaux sociaux remplissent également des fonctions très diverses. Pour certains jeunes, ils constituent un espace de soutien lorsqu’ils vivent du harcèlement, lorsqu’ils présentent des troubles des apprentissages, des troubles psychiques ou certaines formes de neuroatypies. Ils peuvent y rencontrer des personnes qui partagent leur vécu et sortir d’un sentiment d’isolement.
Le numérique est aussi devenu un immense espace d’apprentissage informel. Certains adolescents qui peinent dans les formats scolaires classiques trouvent dans les contenus vidéo, interactifs ou collaboratifs des façons d’apprendre qui correspondent davantage à leurs modes de fonctionnement et styles cognitifs respectifs.
C’est pourquoi la notion de « temps d’écran » me paraît souvent insuffisante. Une heure passée à regarder passivement des contenus n’a pas la même signification qu’une heure consacrée à échanger avec ses pairs, développer une compétence ou chercher des réponses à ses questions. Pour les professionnels, l’enjeu est de comprendre ce que représente concrètement cet usage dans la trajectoire du jeune.
À partir de quand un usage numérique devient-il préoccupant ? Peut-on parler d'addiction aux écrans ?
Le terme d’« addiction aux écrans » a largement envahi l’espace médiatique, mais il ne correspond pas à une réalité clinique aussi simple. À ce jour, l’addiction aux écrans en tant que telle n’est pas reconnue comme un diagnostic. Le seul trouble officiellement identifié dans les classifications internationales est le trouble du jeu vidéo, selon des critères très précis et particulièrement exigeants.
Dans ma pratique, je rencontre régulièrement des adolescents dont les usages numériques inquiètent leur entourage. Pourtant, lorsque l’on creuse, on découvre souvent autre chose : une anxiété importante, une phobie scolaire, un épisode dépressif, un sentiment d’échec ou une difficulté relationnelle. L’écran n’est alors pas la cause première mais une stratégie d’adaptation.
C’est un déplacement clinique essentiel.
Lorsqu’un jeune reste enfermé dans sa chambre à regarder des vidéos jusqu’à trois heures du matin, la question n’est pas seulement : « Comment réduire son temps d’écran ? » Elle est aussi : « Pourquoi a-t-il besoin de cet écran à ce moment-là ? » « Qu’évite-t-il ? » « Que régule-t-il ? » « Que se passerait-il si on lui retirait cet outil sans traiter ce qu’il vient compenser ? »
Nous savons par exemple que les usages numériques peuvent entretenir certaines difficultés, mais ils peuvent aussi les masquer. Un adolescent souffrant d’anxiété sociale peut trouver dans les interactions en ligne un espace plus supportable que les interactions en face-à-face. Supprimer brutalement cet espace ne résout pas nécessairement le problème initial.
En clinique, la question centrale n’est donc pas de mesurer un temps d’écran mais d’évaluer les conséquences de l’usage sur la vie affective, familiale, scolaire ou sociale, ainsi que la fonction psychique qu’il remplit.
« L'écran est souvent le symptôme visible d'une souffrance moins visible. Derrière les algorithmes, il y a des fragilités qui demandent à être entendues »
Quels sont aujourd'hui les principaux risques associés aux usages numériques ?
Les risques existent et il serait dangereux de les minimiser.
Les réseaux sociaux peuvent notamment renforcer certaines vulnérabilités psychiques. Une personne anxieuse, préoccupée par sa santé ou traversant une période difficile va avoir tendance à rechercher des contenus liés à ses inquiétudes. Les algorithmes lui proposeront alors davantage de contenus similaires. C’est ce que Dominique Cardon appelle une « chambre d’écho » : les préoccupations initiales se trouvent renforcées par l’environnement numérique lui-même.
Mais là encore, la clinique nous invite à nuancer. Le risque n’est pas seulement dans l’algorithme. Il est dans la rencontre entre un algorithme et une vulnérabilité préexistante. Deux adolescents exposés aux mêmes contenus ne réagiront pas de la même manière. L’un pourra prendre du recul ; l’autre pourra y trouver une confirmation permanente de ses angoisses.
L’erreur serait donc d’aborder les usages numériques uniquement sous l’angle technique. Les professionnels de l’addictologie, du soin psychique ou du travail social ont probablement beaucoup à apporter en interrogeant les fragilités, les besoins de reconnaissance, le sentiment d’appartenance ou les difficultés relationnelles qui rendent certains jeunes particulièrement sensibles à ces environnements.
Que pensez-vous des propositions visant à interdire les réseaux sociaux avant 15 ans ?
J’y suis opposée. Non pas parce qu’il n’existe aucun risque, mais parce que l’interdiction me semble répondre imparfaitement à la question posée. Les réseaux sociaux sont aujourd’hui des espaces de socialisation et d’accès à l’information. Les adolescents y construisent une partie de leur vie relationnelle et de leur futur .
Le défi n’est pas de faire comme si ces espaces n’existaient pas, mais de permettre aux jeunes d’apprendre à les fréquenter de manière progressive et réfléchie.
En santé publique comme en clinique, nous savons que la protection ne repose pas uniquement sur l’interdiction. Elle repose aussi sur le développement de compétences et l’accompagnement. Savoir vérifier une information, repérer une manipulation, comprendre les mécanismes algorithmiques et les modèles économiques, protéger son intimité et ses données personnelles ou demander de l’aide lorsqu’on rencontre une difficulté sont des apprentissages essentiels.
L’interdiction comporte également un risque : celui de donner aux adultes l’illusion que le problème est réglé alors qu’il est simplement déplacé. Les contournements existent et continueront d’exister. La question de fond demeure donc celle de l’accompagnement et de l’éducation aux usages numériques.
Pour les professionnels, cela suppose aussi d’accepter une forme d’humilité : nous accompagnons parfois une génération dont les pratiques numériques évoluent plus vite que nos propres référentiels.
« Si un jeune arrive avec ChatGPT en consultation, la discussion clinique commence peut-être là »
L'intelligence artificielle constitue-t-elle le prochain grand enjeu ?
Très probablement. De plus en plus de jeunes utilisent l’intelligence artificielle pour chercher des informations, demander des conseils ou mettre des mots sur ce qu’ils ressentent. Certains s’adressent à ces outils comme à un confident. D’autres les consultent avant même d’envisager une rencontre avec un professionnel. Cela soulève plusieurs questions majeures.
La première concerne l’esprit critique. Une réponse formulée de manière fluide, personnalisée et convaincante n’est pas nécessairement une réponse juste. Les jeunes doivent apprendre à vérifier, comparer et questionner les biais ce qui leur est proposé.
La deuxième touche à l’intimité. Les IA deviennent parfois les dépositaires d’informations extrêmement personnelles : relations affectives, vécu familial, souffrance psychique, questionnements identitaires. La concentration de ces données constitue un enjeu inédit.
Enfin, il existe un enjeu clinique particulièrement intéressant : que faire lorsqu’un adolescent arrive en consultation en disant : « ChatGPT m’a dit que j’étais anxieux » ou « Une IA m’a conseillé de consulter » ? À mes yeux, il serait contre-productif de balayer cette expérience d’un revers de main. Au contraire, elle peut devenir un matériau thérapeutique. Pourquoi cette réponse l’a-t-elle marqué ? Qu’a-t-il compris ? Qu’a-t-il ressenti ? Qu’est-ce que cette interaction dit de sa demande ?
L’IA ne remplacera pas la rencontre clinique. Elle ne dispose ni de la pensée complexe, ni de la capacité à saisir toute la singularité d’un parcours de vie. En revanche, elle devient déjà un nouvel acteur de l’écosystème numérique des jeunes. Faire comme si elle n’existait pas reviendrait à se priver d’une partie de leur réalité.
En résumé, qu’est-ce que les professionnels devraient retenir ?
Que la question des écrans n’est peut-être pas d’abord une question de technologie. C’est une question de fonctions psychiques, de liens sociaux, de vulnérabilités et de ressources. Derrière un usage jugé problématique, il y a souvent une histoire à comprendre plutôt qu’un comportement à corriger. Dans ce contexte, la clinique conserve une place irremplaçable : celle qui consiste à s’intéresser moins à l’écran lui-même qu’à ce qu’il permet, révèle ou dissimule.