Ce que dit le rapport de l’Inspection générale des affaires sociales sur les parcours de prise en charge en addictologie
Commandé par le ministère de la Santé, le rapport que l’Inspection générale des affaires sociales (IGAS) a publié le 2 septembre 2026 a pour objectif d’évaluer la capacité du système de santé à répondre aux besoins des personnes concernées par les addictions. La mission s’est intéressée à l’ensemble du parcours, du repérage à la prise en charge effective, en passant par la continuité et la coordination entre les différents acteurs.
L’organisation de l’addictologie en France est cohérente
Premier enseignement du rapport : l’architecture de l’addictologie française repose sur une organisation « structurée et globalement cohérente » et conforme aux standards internationaux.
Le rapport souligne la complémentarité entre la médecine de ville, l’hôpital et le secteur médico-social spécialisé. Il confirme la pertinence d’une diversité de portes d’entrée et de réponses permettant d’adapter l’accompagnement aux besoins et à la temporalité des personnes : CSAPA, CAARUD, consultations jeunes consommateurs (CJC), équipes de liaison et de soins en addictologie (ELSA), consultations hospitalières, soins médicaux et de réadaptation ou encore premier recours.
Cette organisation repose sur une conception globale de l’accompagnement, qui associe les dimensions médicales, psychologiques et sociales mais aussi la réduction des risques et des dommages. L’IGAS rappelle ainsi que les CSAPA et les CAARUD assurent des fonctions spécifiques et complémentaires et reconnaît notamment la place du « bas seuil » et de l’aller-vers pour atteindre les personnes les plus éloignées du soin.
Le rapport met également fortement en avant l’engagement et la capacité d’adaptation des professionnels. Face aux contraintes, les équipes développent de nouvelles organisations, des consultations avancées, des équipes mobiles, de la télémédecine ou encore des coopérations locales. Pour l’IGAS, cette capacité d’innovation constitue l’un des principaux atouts sur lesquels s’appuyer pour faire évoluer le système.
« Les entretiens et investigations de la mission ont permis de constater sur le terrain l’engagement et la capacité d’innovation des acteurs de la prise en charge des addictions, dans l’ensemble des secteurs. Face aux défis, les professionnels adaptent leurs pratiques, en mode réactif et agile, comptant largement sur leur fonctionnement en réseau. »
Des besoins qui augmentent plus vite que les capacités de réponse
Cette appréciation positive du modèle ne masque cependant pas les difficultés. Le rapport décrit un système sous tension, confronté à des besoins croissants et à des situations de plus en plus complexes.
Les consommations évoluent : progression des polyconsommations, augmentation de l’usage de cocaïne et d’autres psychostimulants, développement des addictions sans substance, place très importante de l’alcool dans les polyconsommations. Les comorbidités, notamment psychiatriques, les difficultés sociales ou encore les troubles cognitifs rendent par ailleurs les accompagnements plus complexes.
Dans les structures, cela se traduit concrètement par une augmentation des files actives, des difficultés de recrutement et des délais d’accès qui s’allongent. L’enquête menée par l’IGAS auprès des CSAPA estime ainsi qu’un usager attend en moyenne 58 jours entre son premier contact et sa rencontre avec un professionnel de santé, hors situations prioritaires. Dans certains territoires confrontés à des difficultés de ressources humaines, de nouvelles admissions ont même dû être temporairement suspendues.
La démographie médicale constitue l’un des principaux points de blocage, en particulier pour la prescription et le renouvellement des traitements par agonistes opioïdes. Mais les difficultés concernent plus largement l’accès aux médecins, aux psychiatres et aux relais en ville. Les structures interrogées par l’IGAS font ainsi état d’un décalage croissant entre les missions qui leur sont demandées et les moyens humains et financiers dont elles disposent.
Des recommandations pour mieux organiser les parcours
Face à ces constats, l’IGAS formule vingt recommandations. Elles proposent plusieurs évolutions mais restent pour l’essentiel centrées sur une meilleure organisation et un meilleur pilotage du système existant plutôt que sur une transformation profonde de l’offre.
Le rapport propose notamment de renforcer la formation des professionnels du premier recours et le repérage précoce, de développer et mieux évaluer les démarches d’aller-vers, de sécuriser l’accès aux traitements par agonistes opioïdes ou encore de conforter la pair-aidance. Il appelle également à renforcer la place de l’addictologie à l’hôpital, notamment grâce aux ELSA, et à mieux articuler addictologie et psychiatrie dans les situations complexes.
Une part importante des recommandations concerne le pilotage : création d’une équipe projet commune à la direction générale de la santé et à la direction générale de l’offre de soins, élaboration d’une circulaire unique sur les parcours en addictologie, développement d’indicateurs communs, diagnostics territoriaux des besoins et de l’offre, meilleure connaissance des ressources humaines et renforcement des coordinations entre ville, hôpital et médico-social.
Ces propositions peuvent améliorer la lisibilité et la fluidité des parcours. Mais elles ne répondent que partiellement au constat, pourtant largement documenté par le rapport lui-même, d’un secteur dont les capacités sont aujourd’hui contraintes par des besoins croissants et des difficultés importantes de ressources humaines.
Jeunes, femmes, personnes précaires : adapter les réponses
L’IGAS porte une attention particulière à plusieurs publics pour lesquels l’offre actuelle reste insuffisamment accessible ou adaptée.
Pour les jeunes, le rapport souligne les difficultés des dispositifs à les atteindre précocement. Il encourage le développement des CJC hors les murs et des interventions dans les lieux déjà fréquentés par les jeunes, notamment en partenariat avec les maisons des adolescents, l’Éducation nationale et les acteurs de jeunesse.
Pour les femmes, l’IGAS constate une sous-représentation persistante dans les dispositifs spécialisés et appelle à dépasser une approche encore trop centrée sur la grossesse et la périnatalité. Elle recommande d’en faire un public prioritaire du Fonds de lutte contre les addictions (FLCA) et de développer des modalités d’accueil davantage adaptées à leurs besoins.
Enfin, le rapport insiste sur les obstacles rencontrés par les personnes en situation de précarité, pour lesquelles addictions, troubles psychiques, difficultés d’accès aux droits et absence de logement se cumulent fréquemment. Les CSAPA et les CAARUD jouent ici un rôle essentiel d’accueil inconditionnel et d’aller-vers mais les possibilités d’accompagnement restent directement dépendantes de l’existence de solutions sociales, d’hébergement et de logement.
Sortir les missions pérennes de la logique des appels à projets
La question du financement occupe une place importante dans le rapport. Sur ce point, l’IGAS formule un principe particulièrement clair : les missions pérennes doivent bénéficier de financements pérennes.
Elle recommande de stabiliser le financement du fonctionnement des structures et des activités installées dans la durée (coordination, formation, prévention collective ou encore certaines démarches hospitalières) plutôt que de les faire dépendre d’appels à projets successifs.
Le Fonds de lutte contre les addictions (FLCA) devrait, dans cette logique, être davantage recentré sur ce qui correspond à sa vocation : financer l’innovation, l’expérimentation et les actions ponctuelles, tandis que les activités ayant fait leurs preuves et devenues nécessaires au fonctionnement courant devraient être intégrées aux financements de droit commun.
Le constat rejoint directement les difficultés exprimées par les structures. L’IGAS relève notamment que certaines actions de prévention, équipes mobiles ou CJC restent dépendantes de financements ponctuels et peuvent être fragilisées malgré leur utilité reconnue.
Alcool : un appel clair à faire diminuer les consommations
La conclusion du rapport dépasse finalement la seule organisation des parcours. Pour l’IGAS, le système de soins ne pourra pas absorber indéfiniment les conséquences de niveaux de consommation particulièrement élevés de tabac et d’alcool dans notre pays.
L’alcool occupe une place particulièrement importante dans cette analyse. Deuxième cause de mortalité évitable, première cause d’hospitalisation selon les données mobilisées par le rapport, il est également très présent dans les polyconsommations et les situations complexes rencontrées par les professionnels. La France reste par ailleurs parmi les pays de l’OCDE où la consommation d’alcool est la plus élevée.
L’IGAS invite donc à ne pas limiter la politique publique à la réduction des seuls usages considérés comme « nocifs ». Elle appelle explicitement à viser une diminution de l’ensemble des consommations d’alcool, considérant qu’une telle évolution est nécessaire pour réduire durablement les conséquences sanitaires et sociales et la pression exercée sur le système de soins.
Parmi les leviers cités figurent notamment la fiscalité, le prix minimum par unité d’alcool ou la nécessité de préserver l’élaboration des politiques publiques de l’influence des lobbies alcooliers. Le rapport souligne aussi qu’une campagne comme le Dry January, déjà largement mobilisée par les professionnels de l’addictologie, pourrait bénéficier d’un soutien explicite des pouvoirs publics.
Lire le rapport de l'IGAS « Addictions : améliorer les parcours de prise en charge »