Traum’addict : un programme de psychoéducation qui porte ses fruits
Fédération Addiction : Qu’est-ce que le programme Traum’addict et comment est-il né ?
Julien Treuvelot : Il s’agit d’un programme de psychoéducation à destination des personnes concernées par un psychotraumatisme et une addiction. Mis en œuvre depuis environ 2 ans, le programme a été construit avec la contribution importante du Dr Pascale Bouthillon, une collègue psychiatre avec une forte expérience sur le psychotrauma et les approches psychocorporelles, notamment l’EMDR, la pleine conscience, l’équithérapie… L’idée de ce programme, c’est de donner aux personnes des outils pratiques pour mieux comprendre leur fonctionnement et gérer leur quotidien, en leur permettant d’identifier et mobiliser leurs propres ressources.
La question du trauma et de l’addiction faisait l’objet de réflexions depuis plusieurs années en interne. Nos objectifs étaient multiples : aborder le psychotrauma, souvent complexe, chez les consommateur·rice·s que nous accompagnons ; dépasser la seule dimension de l’addiction pour offrir un accompagnement global, tout en tenant compte de l’histoire de vie ; ainsi que sensibiliser et former l’ensemble de l’équipe du CSAPA aux enjeux spécifiques liés au trauma.
Un principe fondateur du programme est de ne jamais aborder les récits détaillés des traumas vécus. Ce choix vise à rester centré sur le présent, les ressources mobilisables et les compétences d’adaptation.
Concrètement, comment fonctionne le programme ?
Julien Treuvelot : Avant toute chose, l’une des spécificités essentielles dans la mise en œuvre réside dans le rôle central de la paire-aidante que nous avons recrutée spécifiquement pour ce projet. Elle est le fil rouge du programme et co-anime chaque séance aux côtés d’un·e autre professionnel·le de l’équipe (psychologue, infirmier·ère, assistant·e social·e…). Son rôle a été pensé comme un véritable complément au travail des professionnel·le·s du CSAPA. En mobilisant son expérience personnelle du rétablissement, elle apporte un soutien différent et complémentaire, en renforçant le lien avec les participant·e·s et en offrant un espace d’échanges basé sur la reconnaissance mutuelle des parcours.
En pratique, le programme est découpé en 5 séances d’environ 2 heures, organisées sur un mois. Le groupe est mixte, composé de 6 à 8 participant·e·s qui bénéficient d’un entretien individuel préalable afin de vérifier l’adéquation avec le programme et repérer d’éventuels facteurs de risque. Chaque séance aborde un thème spécifique : le psychotraumatisme, les liens entre psychotraumatismes et conduites addictives, la gestion des émotions, les croyances sur soi, les autres et le monde, prendre soin de soi.
Enfin, un principe fondateur du programme est de ne jamais aborder les récits détaillés des traumas vécus. Ce choix vise à éviter toute décompensation psychique, mais aussi à rester centré sur le présent, les ressources mobilisables et les compétences d’adaptation.
Grâce à quelles ressources l’implémentation de Traum’addict a-t-elle été possible ?
Julien Treuvelot : Nous avons obtenu un financement de la Fondation de France qui couvre le poste de la paire-aidante et celui de la psychologue en charge de la partie recherche afin d’évaluer scientifiquement l’efficacité du programme. Le reste repose sur nos moyens internes : nous avons intégré le programme aux missions habituelles des salarié·e·s, ce n’est pas une activité « à côté » mais bien une mission incluse dans l’accompagnement global proposé au CSAPA. En parallèle, nous avons aussi mené un travail de sensibilisation et de formation auprès des professionnel·le·s du CSAPA, afin que chacun·e puisse se saisir de la question du trauma — et ce même s’il·elle n’est pas amené·e à animer le programme.
Pour les personnes accompagnées, l’impact est tangible et à des degrés multiples ! Dans leur quotidien, lors des séances, et même dans leur parcours de soin : il y a un vrai regain de motivation. (...) Et nous constatons également de nombreux bénéfices pour l’équipe du CSAPA.
Après ces premiers mois de mise en œuvre, quels impacts avez-vous constaté et comment vous permettent-ils d’envisager la suite ?
Julien Treuvelot : Pour les personnes accompagnées, l’impact est tangible et à des degrés multiples ! Dans leur quotidien d’abord, à travers une meilleure compréhension de leur fonctionnement et une meilleure gestion de certaines difficultés grâce à l’accès à des outils concrets. Et donc, à terme, le renforcement du sentiment d’empowerment. Cet impact est aussi visible lors des séances, qui sont pensées comme un espace « sécure » : on observe notamment une amélioration de la capacité à verbaliser les émotions, les sentiments positifs comme négatifs. Et enfin, dans leur parcours de soin, il y a un vrai regain de motivation, une relation renouvelée avec les professionnel·le·s du CSAPA, voire un engagement dans les autres activités que nous proposons. Nous constatons également de nombreux bénéfices pour l’équipe du CSAPA : l’acquisition de nouvelles compétences, une évolution du rôle dans le suivi, ainsi qu’un enrichissement du cadre professionnel et de la palette relationnelle avec les personnes. L’intégration de la paire-aidante a certes demandé un petit temps d’adaptation et un véritable travail collectif, mais elle a une place à part entière dans l’équipe de soin, une vraie légitimité. Et cela bénéficie à tout le monde !
Il demeure cependant certains défis sur lesquels nous travaillons, notamment la nécessité de maintenir l’engagement des participant·e·s sur la durée. Notre priorité est avant tout sur l’élargissement et la diversification du programme à travers différents volets d’action :
- La possibilité de former d’autres équipes au programme Traum’Addict via l’élaboration d’un guide d’implémentation.
- La traduction de nos outils en arabe, en réponse à la réalité de notre file active et de celles d’autres services d’Oppelia Charonne, où la question des MNA et jeunes majeur·e·s issu·e·s de l’Afrique du Nord est importante.
- La réflexion autour d’un groupe non-mixte, exclusivement féminin.
Il est primordial, selon moi, de penser la mise en place du programme dans une logique collective, une logique d'équipe.
Quels conseils donneriez-vous à une structure ou une équipe qui souhaiterait mettre en place un tel programme ?
Julien Treuvelot : Pour la réussite du programme, il est primordial, selon moi, de penser sa mise en place dans une logique collective, une logique d’équipe. En effet, puisque cet outil doit être intégré, compris, et utilisé par une majorité de professionnel·le·s, cela demande d’impliquer l’équipe dans sa mise en œuvre ; par exemple, grâce à des formations en interne, des actions de sensibilisation, des temps d’expérimentation des outils, etc. Concernant l’intégration d’un·e pair·e-aidant·e dans l’équipe — et cela même en-dehors du cadre d’un programme spécifique — il est essentiel de réfléchir en amont à la place qu’il·elle occupera en tant que professionnel·le et à son intégration dans la culture de l’équipe. Enfin, il me paraît également important de pouvoir s’appuyer sur ce qui existe déjà, surtout si l’on souhaite se lancer « rapidement ». Je pense notamment au guide d’implémentation Traum’addict, bien sûr, qui est en cours d’élaboration, mais il existe aussi de nombreuses autres ressources disponibles, aussi bien dans la littérature scientifique que dans des bases de données.