Addictions en détention : quand l’incarcération complique l’accès aux soins
Fédération Addiction : Les chiffres montrent que les addictions sont particulièrement prévalentes parmi les personnes incarcérées. De votre point de vue de spécialistes du milieu carcéral, qu’est-ce qui explique cela et quels sont les enjeux que cette situation soulève ?
Odile Macchi : Les personnes souffrant d’un trouble addictif sont effectivement très nombreuses en prison : ce n’est pas parce que les personnes qui consomment seraient plus dangereuses mais plutôt parce que ce sont les plus précaires qui se retrouvent en prison et que c’est ce public qui est le plus sujet à l’addiction. Ce sont les facteurs sociaux de précarité et de faible insertion qui mènent en prison, à la fois parce que cela favorise l’entrée dans la délinquance et aussi parce que ces personnes sont davantage visées par la police lors des contrôles et jugées plus durement. Tout cela est également lié à des problématiques de santé mentale, qui peuvent créer des comportements en apparence inappropriés.
Or, pour une personne, l’incarcération va faire évoluer le contexte de consommation : les études existantes montrent qu’une partie des personnes cessent leur consommation en prison, mais que cet arrêt est souvent temporaire et limité à la durée de l’incarcération, mais que d’autres personnes commencent à consommer en prison. Cette consommation-là, elle vient aussi d’une recherche d’apaisement physique et psychologique face à l’enfermement et aux conditions carcérales. Il y a aussi évidemment une question de disponibilité des produits et de pression des pairs.
Christophe Michon : Cela crée une vraie question de santé publique car pour les personnes souffrant d’un trouble addictif qui sont incarcérées, les troubles addictifs perdurent et les risques qui vont avec aussi, notamment le risque de transmission virale, qui augmente en l’absence de politique de réduction des risques (RDR) en détention. C’est même le cas pour les personnes qui arrêtent ou diminuent leur consommation en prison : concernant les opiacés, la reprise de consommation à la sortie aux mêmes doses qu’avant l’incarcération représente un risque important de surdose. Le risque de surdose dans les deux semaines suivant la sortie est cent fois plus élevé qu’en population générale.
Plus largement, on peut parler aussi de la question du tabagisme passif qui touchent particulièrement les personnes détenues, car l’encellulement sans fumeur est presque impossible du fait de la surpopulation.
On imagine souvent que les personnes en prison sont des personnes dangereuses… Vous, vous parlez plutôt de facteurs liés à précarité, la santé mentale…
Odile : Beaucoup de détenus sont des personnes dont la délinquance est liée à leur pauvreté : ce qui amène en prison, ce souvent de délits de subsistance, sans lien direct avec un acte violent, de la part de personnes qui se trouvent dans des milieux où le contrôle policier et la répression sont plus importants.
Christophe : Oui, la prison est remplie de personnes ayant commis des délits et beaucoup moins des crimes. Par exemple des délits routiers liés à des consommations. Or ce n’est pas la prison qui va régler ce problème : l’incarcération va surtout leur faire perdre leur emploi.
On pourrait penser que les peines courtes sont plus faciles à gérer pour la suite…
Christophe : C’est plus complexe que cela car même si une peine est courte, elle a le temps de désinsérer mais ne laisse pas le temps de préparer une réinsertion. Cela ne signifie évidemment pas pour autant qu’il faut allonger les peines, comme cela se fait actuellement…
Odile : Même pour une peine courte, la personne perd son emploi, son logement et une stigmatisation s’installe. Tout ce qui existait dans sa vie disparaît très vite : il est rare qu’un employeur garde le poste de quelqu’un, surtout lorsqu’il s’agit d’un emploi précaire. Et il ne faut pas sous-estimer le choc de l’incarcération : les personnes n’en ressortent pas comme elles étaient avant, avec souvent une perte de liens avec la famille, ce qui fragilise l’inscription sociale de la personne, y compris dans l’entourage proche. La continuité des soins est difficile à assurer, tant pour les soins somatiques que pour les soins psychiatriques. Même courte, l’incarcération entraîne donc souvent un parcours chaotique.
Et concernant les libérations sous contrainte, il devrait y avoir un travail en amont pour construire un projet pour la personne, avec un placement dans une structure adaptée… c’est l’objectif même de l’incarcération que de travailler à la réinsertion. Mais il faut s’en donner les moyens, notamment le temps nécessaire. Or, avec les libérations sous contrainte, il est difficile de mettre en place ces accompagnements, ce qui crée des dommages supplémentaires.
Vous parlez de l’objectif de l’incarcération : peut-on revenir là-dessus ? Théoriquement, quels sont les objectifs de la prison ? Et sont-ils atteints ?
Odile : Il existe une dimension répressive qui est valorisée. Il y a aussi une dimension de protection de la société en mettant à l’écart une personne considérée comme dangereuse. Et puis il y a l’objectif de réinsertion : l’incarcération est censée permettre un travail sur les problématiques de la personne qui ont conduit au délit afin de trouver des solutions en matière d’hébergement, de soin et de formation.
Mais dans le contexte actuel, avec une surpopulation carcérale qui ne cesse de s’aggraver et crée des problèmes de plus en plus importants, atteindre cet objectif de réinsertion se complique : il y a toujours plus de personnes en prison, mais avec un nombre équivalent de professionnels pénitentiaires, dont les effectifs sont calculés sur des bases théoriques et non sur la réalité de la détention. C’est très visible avec les activités socioculturelles en prison, comme la scolarité : les moyens qui y sont consacrés n’augmentent pas à mesure que les prisons se remplissent.
On continue d’augmenter les budgets alloués à la construction de nouvelles prisons mais elles se remplissent aussi vite avec des conditions d’incarcération déplorables qui rendent difficile tout travail sur un projet : comment faire lorsqu’on est sur un lit superposé et qu’on entend les allées et venues aux toilettes de ses co-détenus, ou en période de canicule avec des fenêtres qui ne s’ouvrent que de quinze centimètres ? Les personnes détenues sont en mode survie… ce qui rend le travail sur soi quasi impossible.
Dans ces conditions, travailler sur la santé mentale ou les addictions doit être très compliqué…
Odile : Certaines personnes ont des troubles si importants qu’elles ne devraient même pas être incarcérées. Des efforts ont été menés dans les années 2000 pour structurer une offre de soin de qualité, avec des moyens et des postes créés. S’il n’y avait pas la surpopulation, et si davantage de personnes atteintes de troubles graves pouvaient sortir pour raison médicale, l’offre de soin actuelle pourrait bien fonctionner car la partie psychiatrique est bien conçue… mais elle est soumise à une pression considérable. Dans un environnement aussi défavorable à la santé, on ne peut effectivement pas dire que les personnes atteintes de troubles mentaux soient bien soignées en prison.
Christophe : La structuration des soins en addictologie est moins aboutie et très hétérogène: les dispositifs sont très en deçà des besoins, même si des CSAPA référents ont été mis en place. La loi prévoyant des dispositifs de réduction des risques en prison n’est pas appliquée sauf dans quelques établissements.
Comment faire évoluer les choses ?
Odile : La question de la surpopulation gangrène tout, il faut d’abord y mettre fin.
Christophe : Dire qu’il faut sortir de la surpopulation, c’est aussi dire qu’il faut sortir du populisme pénal : il faut arrêter de faire croire aux gens que la prison est une punition efficace. Une prise de conscience politique est nécessaire pour lutter contre cette idée reçue, contre le fait que la prison soit perçue comme une bonne solution.
Il faut aussi dire que construire des prisons n’est pas une solution pour lutter contre la surpopulation carcérale : cette logique est totalement inefficace car il faudrait construire une maison d’arrêt par mois pour suivre le rythme actuel. Il faut développer les alternatives à l’incarcération. Sur la récidive, par exemple, on sait que la prison est la pire des solutions, elle est elle-même source de récidive.
Odile : Il faut aussi mieux orienter les personnes : sur la question de l’addiction spécifiquement, il faut comprendre que c’est une pathologie. De nombreux professionnels travaillant en détention le disent : certaines personnes relèvent du soin plutôt que de la prison.
Par ailleurs, on a une sursécurisation des prisons qui rend difficile de faire fonctionner les dispositifs de soin. Dans les quartiers d’isolement par exemple, on a durci les conditions : à Fleury-Mérogis, les personnes isolées ne peuvent plus descendre à l’unité de soins et on transforme une cellule en salle de consultation, ce qui oblige les médecins à se déplacer. Certains psychiatres refusent de s’y rendre tant il est important de disposer d’un lieu de soin dédié, notamment pour la confidentialité : une cellule transformée en salle de consultation ne le permet pas. Ce sont des conditions dans lesquelles il devient impossible de soigner car les contraintes exercées sur la personne sont incompatibles avec le soin. Des circulaires ont également été publiées sur l’usage des moyens de contrainte, qui augmentent les mesures nécessaires lors des extractions vers l’hôpital, avec une surenchère sur l’usage des menottes et des entraves. Cela entraîne des refus de soin de la part des personnes qui ne veulent pas se retrouver dans ces situations.
Nous plaidons pour que la prévention soit davantage privilégiée par rapport à l’incarcération. Par exemple, nous allons publier un rapport sur la détention des adolescents : beaucoup ont eu des parcours chaotiques, marqués par la déscolarisation, des structures qui n’ont pas pu les accueillir, des violences vécues dans l’enfance non prises en charge faute de protection adaptée. On se retrouve ainsi un cas de figure très fréquent d’adolescents incarcérés, dont une partie pour des infractions à la législation sur les stupéfiants, alors qu’il s’agit avant tout de jeunes déscolarisés qui se sont retrouvés dans des réseaux leur offrant une structuration. Il est absurde de vouloir réprimer ces jeunes alors qu’on pourrait agir pour empêcher que cela ne se produise.