À Amiens, Le Mail déconstruit les clichés sur les addictions à travers un podcast qui donne la parole aux personnes concernées
Fédération Addiction : Quelle est la genèse de ce projet de podcast, « Loin des clichés » ?
Loreine : L’idée est née d’un appel à initiatives de l’agence régionale de santé (ARS) des Hauts-de-France en 2024, intitulé Démocratie en santé. L’association a réfléchi à une proposition coconstruite avec les personnes accompagnées et, sur leur impulsion, le format du podcast s’est imposé. Le projet a été présenté devant un jury de l’ARS par un binôme professionnel/personne accompagnée, et a été retenu et financé. Un partenariat a été établi avec Radio Campus Amiens et les premiers épisodes ont été enregistrés en janvier 2025.
Comme il s’agit d’un projet porté par l’ensemble de l’association, nous avons sollicité les personnes accompagnées de l’ensemble de nos dispositifs : l’ambulatoire et le milieu ouvert mais aussi les personnes hébergées par l’association au sein des appartements de coordination thérapeutique, par exemple.
Comment avez-vous fait pour enregistrer les épisodes ?
Pour commencer, les professionnel·les de terrain échangent avec les personnes susceptibles d’être intéressées par le podcast. La personne accompagnée choisit ensuite librement avec quel·le professionnel·le de confiance elle souhaite travailler pour préparer et enregistrer l’épisode. La journaliste de Radio Campus Amiens peut également jouer le rôle d’animatrice si la personne préfère. Une visite du studio a lieu en amont de l’enregistrement, pour découvrir le lieu et se familiariser avec les équipements. Il faut compter environ 2 à 3 semaines pour préparer et enregistrer un épisode qui est diffusé le dernier lundi du mois à 10h et le mercredi suivant à 22h sur les ondes de Radio Campus Amiens, c’est notre créneau.
Nous essayons d’avancer rapidement sur la préparation de chaque épisode, pour maintenir la motivation des personnes, mais il faut aussi accompagner certaines appréhensions de la prise de parole devant un micro, avec l’idée de se raconter…
Après avoir identifié les personnes qui vont prendre la parole, il faut environ deux séances de préparation pour finaliser le contenu, et l’enregistrement en lui-même dure environ une heure. Jusqu’à présent, tous les enregistrements ont eu lieu dans les studios de Radio Campus Amiens mais d’autres options sont possibles : les locaux du Mail, un lieu neutre ou même le domicile de la personne. L’objectif est de placer la personne dans les conditions les plus confortables possible.
La première saison s’est terminée fin 2025 avec 8 épisodes. Vous lancez une deuxième saison pour la nouvelle année ?
Oui, la deuxième année est en cours mais elle est plus difficile à maintenir. Le rythme de la première saison d’un épisode par mois, diffusé chaque dernier lundi du mois le matin, est ambitieux. Nous avons notamment dû annuler un épisode car la personne qui devait témoigner a quitté notre dispositif. Avec les usagers, nous allons retravailler le rythme souhaité pour qu’il convienne aux temporalités de tous·tes : celui de la radio, des professionnel·les et des personnes accompagnées.
Avez-vous eu des retours d’auditeurs ou d’auditrices ?
Nous n’avons pas encore eu de retours directs à ce stade. En revanche, des personnes ayant enregistré un épisode ont reçu des retours positifs de leurs proches, ce qui a été très valorisant pour elles. L’exemple le plus marquant est celui de Roxane, première intervenante du podcast, qui a ensuite témoigné lors de l’assemblée générale puis pour les 50 ans de l’association et qui souhaite désormais se former à la pair-aidance.
« Pour les personnes, le podcast est un premier pas vers la pair-aidance que de témoigner de son vécu, à partir de son savoir expérientiel. »
Le podcast a donc eu des effets positifs au-delà de sa diffusion !
Oui, à plusieurs niveaux. Il contribue à la visibilité de l’association et à la sensibilisation du grand public aux addictions et à la précarité. Il impulse une dynamique de pair-aidance au sein de l’association. Le fait d’impliquer un·e professionnel·le en binôme avec la personne qui témoigne crée une dynamique positive dans la relation entre les professionnel·les et les personnes accompagnées. Les professionnel·les investi·es dans les enregistrements sont plus sensibilisé·es à la pair-aidance et à la participation des personnes accompagnées. Et puis, il est possible que des personnes aient contacté l’association grâce au podcast mais cela n’a pas encore été mesuré.
Vous avez vous-même témoigné lors d’un épisode. Pouvez-vous nous en dire davantage ?
J’ai enregistré un épisode à l’occasion de la semaine internationale de sensibilisation aux troubles du comportement alimentaire (TCA). J’ai pris cette décision car je pensais qu’une personne accompagnée par l’association allait proposer de témoigner sur cette thématique, mais cela n’a pas eu lieu. J’en ai alors parlé à ma direction. Pour moi cela s’est presque apparenté à un coming out, un dévoilement de mon parcours en tant que personne sujette aux TCA. Cela n’a pas été facile, mais l’expérience a été porteuse de sens, pour moi et pour les autres. Après la diffusion de l’épisode, j’ai reçu des confidences de personnes, proches et moins proches, sur leurs propres addictions ou TCA, ce qui a ouvert le dialogue. Aussi, de me retrouver face au micro me permet depuis de mieux comprendre ce qui se joue derrière l’enregistrement d’un podcast où l’on parle de soi, et de pouvoir ainsi mieux rassurer les personnes qui s’apprêtent à enregistrer.
Et si vous deviez recommander un épisode en particulier à nos lecteurs·rices ?
Le premier épisode reste pour moi le plus marquant: Roxane prend la parole, une personne que l’on dirait ordinaire, sans un parcours issu de la grande précarité, qui s’exprime avec une clarté et une sincérité remarquable. Cet épisode a eu un fort impact et a ouvert la voie à l’engagement de Roxane vers la pair-aidance. Mais tous les épisodes ont leur importance et raconte des bouts de vie de personnes, avec franchise et simplicité.