Une étude nationale pour repenser les liens entre travail et consommations
Dans cette interview, elle revient sur les enseignements des précédentes recherches, critique les approches stigmatisantes de « l’addiction au travail » et détaille les ambitions de PREVDROG-Pro 2 : une vaste enquête mêlant questionnaires, entretiens et diagnostics en entreprise, pour mieux comprendre les usages, les régulations collectives et les effets des modèles managériaux sur la santé des travailleurs. Une réflexion de fond sur le travail contemporain, ses tensions et les ressources mobilisées pour y faire face.
Fédération Addiction : Quelle est la genèse de l’étude PREVDROG-Pro 2 ?
Gladys Lutz Nale : PREVDROG-Pro 2 s’inscrit dans une continuité de travaux, en clinique du travail, sociologie des organisations et sciences politiques, menés depuis plus de dix ans autour des liens entre travail et consommations de substances psychoactives.
La première recherche, PREVDROG-Pro, conduite au début des années 2010 avec un financement de la MILDT – devenue depuis la MILDECA –, faisait partie des rares travaux à s’intéresser au rapport entre travail et consommations et pas uniquement aux risques associés ou aux addictions.
Cette recherche a produit trois grands enseignements :
- D’abord, nous avons observé qu’il fallait être très prudent avec l’usage du terme « addiction » ou « conduites addictives » dans le monde du travail. Socialement, ce terme est accrocheur, banalisé, mais il s’avère stigmatisant et souvent mal utilisé. A l’inverse, la notion de consommation ouvre le dialogue. Elle permet de poser des questions non jugeantes. Elle met les travailleurs-consommateurs et leurs savoirs d’usages au centre de la connaissance : qu’est-ce qui est consommé ? Comment ? Dans quelles situations ? Quel lien avec le travail ou avec certains moments de travail ? Quels risques ? Quelles régulations ?
- Deuxième enseignement : les usages de psychotropes ne sont pas uniquement des risques. Ils peuvent aussi constituer des ressources. Ils sont toujours ambivalents, y compris dans les milieux professionnels.
- Enfin, nous avons théorisé l’évaluation des consommations sous un angle fonctionnel professionnel : à quoi servent-elles dans le travail, pour les individus, pour l’organisation et pour l’employeur ? Que permettent-elles de tenir, de réguler ou de supporter ? Que pallient-elles ?
Entre 2016 et 2020, une autre recherche, SURIPI, financée par l’ANSES, étudiait les pratiques de santé au travail autour des « risques incertains » (addiction, RPS, risque chimique). Nous avons documenté la manière dont les acteurs de la prévention des conduites addictives mobilisent le cadre réglementaire de la santé et sécurité au travail. Ils limitent très souvent leurs interventions au renforcement des règlements intérieurs et des interdits et au repérage et à l’orientation des « cas ». Ces deux angles ne permettent pas de répondre à l’obligation de moyens renforcés. Dans ses actions, l’employeur doit se donner les moyens d’évaluer les fonctions professionnelles des usages de produits et de construire des régulations collectives durables. Cette dimension est largement absente.
Entre 2022 et 2024, la recherche-action PREVCAMP portée par l’ANACT a complété encore les connaissances sur les pratiques de prévention. Nos conclusions alertent sur la répétition de manières de faire mal taillées, qui occultent les savoirs d’expérience des professionnels-consommateurs, et sur le besoin crucial d’évaluation scientifique.
Selon vous, les politiques publiques ont-elles évolué sur les questions de consommation au travail depuis ces premiers projets ?
Gladys Lutz Nale : Oui, mais dans un double mouvement. Entre 2014 et 2021, la MILDECA soutenait la nécessité de questionner les « consommations béquilles », les fonctions ressources des consommations pour les actifs. Elle a notamment financé l’ANACT pour se saisir des fondements organisationnels des conduites addictives et améliorer la prévention collective. Aujourd’hui, cette volonté semble faire long feu. Les politiques soutiennent des discours centrés sur le risque et la pathologie, déniant les composantes fonctionnelles et collectives du recours aux drogues, et mobilisant des définitions extrêmement réductrices.
La définition du mot « drogue » est un enjeu fondamental. Je pense que toute action en milieu professionnel doit partir de la définition mobilisée par l’OFDT : une drogue est une substance qui agit sur le cerveau et le système nerveux central. Cette définition est la plus ouverte. Elle inclut les substances licites et illicites, dont les médicaments psychotropes. Elle ne présuppose pas que les effets soient nécessairement négatifs. Or, dès qu’on parle « addiction et travail », le non jugement disparaît au profit d’une approche pathologisante ou moraliste. Et les usages de médicaments ont tendance à être exclus.
Pourquoi avoir lancé l’étude PREVDROG-Pro 2 ?
Gladys Lutz Nale : Parce que nombre de conclusions et de questions ouvertes par mes collègues et moi-même, depuis 15 ans, font toujours défauts dans l’action et méritent d’être résolument approfondies.
Il y a aujourd’hui un enjeu de travail durable très fort. Les alertes sur les usages de psychostimulants, de benzodiazépines, d’alcool et d’antalgiques forts des actifs s’amplifient. Dans les structures d’addictologie, les files actives augmentent et concernent de plus en plus des personnes en emploi, bien insérées socialement. Cela pose une question centrale : qu’est-ce qui dans le travail contemporain pourrait contribuer à ces situations ? Et quelles formes de régulation collective pourraient être mises en place en amont ?
La recherche PREVDROG-Pro 2 comporte deux grands volets complémentaires. Le premier documente le travail, la santé, les usages de psychotropes des actifs et leurs liens. Le second consiste à analyser les modalités de régulation existantes dans les milieux de travail : quelles pratiques de prévention sont mises en œuvre ? Quels effets produisent-elles sur les consommations, les conditions de travail ou la santé ?
Dans le cadre de ce second volet, nous interrogeons notamment les pratiques du champ de l’addictologie lui-même : comment le travail des usagers est-il pris en compte dans les accompagnements ? Dans les interventions ? Et par ailleurs comment les établissements de santé et d’addictologie agissent-ils en santé au travail et prévention des conduites addictives pour eux-mêmes ?
A ce stade de la recherche nous observons que nombre de soignants, d’accompagnants restent dans des approches individualisantes. Par exemple, pour une personne qui consomme pour réguler du stress lié au travail. Très souvent, l’accompagnement va porter sur sa capacité « privée » à comprendre et réguler sa consommation. On ne va pas forcément lui proposer d’interroger les ressources collectives disponibles dans son entreprise : Existe-t-il des dispositifs institutionnels ou informels dédiés à l’amélioration du travail ? A la prévention du stress et des risques psychosociaux ? A la santé et à la qualité du travail ? Vous y impliquez-vous ? Comment pourriez-vous les mobiliser ?…
Même chose pour les consommations socialisantes comme le tabac ou l’alcool. Si une personne souhaite arrêter de fumer ou de boire mais que la pause cigarettes ou l’after-work constitue un moment essentiel de sociabilité entre collègues, d’échanges pour décompresser, résoudre des questions de travail ou produire du sens, ces dynamiques doivent être prises en compte et patiemment réaménagées. Au risque de couper la personne de ressources sociales indispensables à son travail et à sa santé.
Il existe des organisations de travail « vulnérabilisantes ». Elles se construisent sur des modèles managériaux qui favorisent l’intensification du travail, l’individualisation des objectifs et des moyens, les injonctions paradoxales, l’absence d’espaces de discussion sur le travail. Les organisations où l’on ne peut plus définir collectivement ce qu’est un « bon travail » génèrent beaucoup de tensions et de souffrance. Dans la durée, ces dynamiques sont intenables. Certains s’en dégagent, d’autres s’augmentent pharmacologiquement pour faire avec. Antalgiques pour déjouer les douleurs, stimulants pour maintenir le rythme et la motivation, divers produits pour socialiser ou récupérer. La notion de « pharmaceuticalisation de la société » développée par la sociologue Johanne Collin est un outil conceptuel très opérant. Cette notion académique, non jugeante, donne à voir les ressources que la société et l’appareil productif puisent dans les drogues pour soutenir leurs modèles de performance actuels.
Notre recherche vise par ailleurs à affiner le sens des statistiques qui montrent que les professionnels de certains secteurs – comme la restauration et l’hôtellerie, l’agriculture et la pêche – consomment plus de d’autres. Il existe une grande variabilité au sein d’un même secteur, liée au modèle économique et aux pratiques de santé au travail et de prévention, de chaque entreprise. Pour améliorer la prévention, il nous semble important d’interroger les usages de drogues et leurs régulations par type d’organisation du travail au moins autant que par secteur.
Comment se déroule concrètement l’étude ?
Gladys Lutz Nale : Nous menons une enquête à la fois quantitative et qualitative, avec des entretiens et des « Flash diagnostics », basée sur une solution informatique éthique et sécurisée, conçue par Stupp pour cette recherche.
Sur son versant quantitatif, la recherche repose sur un autoquestionnaire anonyme, ouvert à tous les actifs et facilement accessible en ligne. Il interroge notre travail, notre santé et nos consommations. Ce questionnaire croise quatre questionnaires validés : SATIN, développé par l’INRS, Everest, dispositif de veille et de recherche en santé au travail, le questionnaire développé pour l’étude en réduction des risques CheckNow par le SESSTIM/INSERM, et le questionnaire DETA. Nous avons également transposé plusieurs recommandations de la HAS (Prévention des usages de substances psychoactives en milieu professionnel) en questions de recherche.
Nous investiguons dix-huit substances licites et illicites différentes : alcool, tabac, cannabis, cocaïne, médicaments psychotropes,…, et aussi le sucre. Nous avons intégré des questions sur les effets et fonctions des usages, sur les risques et les régulations et sur les éventuels phénomènes de craving. Les premiers résultats sont vraiment très stimulants. Et notamment sur la cocaïne et le sucre.
À la fin du questionnaire, les contributeurs sont invités à participer à un entretien qualitatif sur la base du volontariat. Les personnes intéressées laissent leur mail et sont recontactés sous quinzaine. Dans les entretiens, sur la base d’un guide, nous ne cherchons pas à segmenter, catégoriser, le travail « bon pour la santé », du travail délétère, les consommations qui relèveraient « du travail » ou « du personnel ». Nous proposons un cadre semi-directif pour susciter et écouter les récits autobiographiques, expérientiels, vivants, des volontaires sur leurs activités de travail, de santé et de consommations. Au cœur de cette réflexivité croisée – travail, santé, usages de produits – les personnes décrivent, parfois pour la première fois, des interrelations, des facteurs de régulation ou de risque : surcharge, isolement, impossibilité de parler avec les collègues, absence de soutien collectif…
En parallèle, nous commençons à mener des « Flash diagnostics » au sein de structures volontaires. Dans un accompagnement de quatre jours sur 2 à 3 mois, nous co-analysons les pratiques de prévention officielles et officieuses de ces structures : Quels acteurs et moyens mobilisés ? Quels objectifs poursuivis ? Quelles évaluations ? Quels effets concrets observés ? Quelles pistes d’amélioration ? Nous visons notamment les structures signataires de la charte ESPER de la MILDECA. Comme elles sont résolument impliquées dans la prévention des conduites addictives, nous leur proposons de participer à la première grande enquête nationale sur le sujet.
Où en est actuellement la recherche ?
Cette première année est la phase d’amorçage. Le questionnaire est ouvert depuis fin novembre, et il restera accessible jusqu’à début juin ici. Toute personne lisant cette interview, en activités, et intéressée pour faire avancer les connaissances, les pratiques et les politiques publiques en milieu de travail et en addictologie, est invitée à répondre ! Nous avons déjà recueilli environ 750 réponses et une centaine de candidatures pour les entretiens qualitatifs.
Dans le cadre de cette phase d’amorçage, il existe un biais sectoriel : la diffusion a beaucoup circulé dans les secteurs sanitaire et médico-social. Cela produit des données et des questions intéressantes pour ces secteurs. Sur les consommations de cocaïne par exemple. Nous observons des usages festifs ponctuels avec des fonctions récréatives qui peuvent se construire en regard du travail et de ses tensions. Les consommations quotidiennes de cocaïne sont en revanche extrêmement rares. Les connaissances en matière de santé et de réduction des risques auraient-elles un effet protecteur quant au recours quotidien au produit ?
Nous sommes actuellement à la recherche de financements, publiques, associatifs, participatifs, pour déployer la recherche sur les 3 ans indispensables à la représentativité scientifiques visées et à la connaissance longitudinale, notamment quant aux statuts professionnels et aux secteurs. Au cours de cette première année, financée par la Fédération Addiction, nous avons élaboré, testé et implémenté tout le dispositif technique et humain. Il est calibré pour recevoir des milliers de réponses, conduire des centaines d’entretiens, traiter rigoureusement les résultats et les valoriser tant au niveau académique que grand public.
Notre approche est profondément déstigmatisante, à la fois envers les personnes, mais aussi envers les entreprises et les secteurs professionnels. L’objectif est de comprendre comment certains territoires, certaines organisations de travail favorisent les consommations des actifs quand d’autres les régulent. Et surtout, comment il est possible d’améliorer à la fois les modèles de travail, la santé et les capacités d’agir collectivement, durablement. Dans le cadre des entretiens qualitatifs individuels, nos trois dernières questions portent sur les raisons qui ont poussé les volontaires à participer à la recherche, sur leur vécu en cours d’entretien et sur un éventuel commentaire pour la suite.100% des volontaires : ont contribué à la recherche pour améliorer les connaissances qu’ils estiment manquantes, n’avaient jamais été mis en réflexivité sur ces sujets et y ont trouvé beaucoup de sens et de motivation, espèrent que la recherche aura l’ampleur visée et que les résultats seront largement partagés dans la société. Ils comptent sur vous !