Saisonniers : briser le tabou des addictions au travail en station
Infirmière en prévention et réduction des risques au CSAPA Le Pélican, en Savoie, Céline Pascali intervient depuis plusieurs années auprès des travailleurs saisonniers en Tarentaise. Elle revient sur les spécificités de ces publics, les consommations observées sur le terrain et les stratégies mises en place pour créer du lien, prévenir les risques et faciliter l’accès aux soins.
Fédération Addiction : Pour commencer, est-ce que vous pouvez vous présenter, ainsi que votre structure ?
Céline Pascali : Je suis infirmière, avec une mission exclusivement dédiée à la prévention et à la réduction des risques (RDR) au sein du CSAPA Le Pélican, à Albertville.
Le Pélican est une association savoyarde qui gère deux établissements, avec un CSAPA à Chambéry et un CSAPA à Albertville ainsi que des antennes pour des consultations avancées dans différents lieux de Savoie. À Albertville, nous intervenons sur le territoire de montagne, notamment en Tarentaise, à la fois en prévention en milieu scolaire via les consultations jeunes consommateurs (CJC), et à travers des actions spécifiques auprès des travailleurs saisonniers des stations de ski.
Nous sommes financés par l’agence régionale de santé pour une action en Tarentaise dans huit stations : Valmorel, Courchevel, Les Menuires, Val Thorens, La Plagne, Les Arcs, Tignes et Val d’Isère. Nous avons aussi un financement pour des actions en milieu professionnel, auprès des employeurs et des équipes.
Quelles sont les particularités du travail saisonnier en station, et ce qui peut favoriser des conduites addictives ?
Céline Pascali : Je parle ici de mon expérience de terrain, sans généraliser à toutes les saisonnalités. L’été, l’hiver, la montagne, le littoral, les vendanges… ce sont des contextes très différents. Sur le terrain, plusieurs facteurs reviennent.
D’abord la temporalité. Une saison, c’est un temps court, avec un rythme très intense. Il y a un contexte festif, une clientèle souvent en vacances, parfois consommatrice. Dans cette ambiance, se préoccuper de sa santé n’est pas prioritaire. Pendant la saison, l’accès à la prévention ou aux soins peut être mis de côté. Et puis, il y a des vécus très différents : certaines personnes viennent en saison parce qu’elles le choisissent, d’autres parce qu’elles y sont poussées par des événements de vie, perte d’emploi, difficultés de logement, séparation… Dans ces situations, on peut retrouver davantage de solitude, d’isolement, de stress, et donc un recours possible à des substances pour « tenir ».
Quelles substances sont le plus souvent en jeu, selon votre observation ?
Céline Pascali : La première, c’est l’alcool, très présent dans la vie festive, mais aussi parfois dans des contextes professionnels. Quand on est en contact avec la clientèle, il peut y avoir des verres offerts, une normalisation, et cela peut conduire à des consommations régulières.
On voit aussi des usages liés à la recherche de performance ou à l’intensité du rythme, comme par exemple le tabac, parfois cocaïne. Il existe des consommations de produits plus « festifs » comme la MDMA et d’autres consommations davantage associées à la détente ou à l’évasion, comme le THC, ou parfois la kétamine. Les usages peuvent être individuels, dans le logement, ou partagés en groupe, dans les appartements, les bars, les fêtes. La consommation dans le cadre du travail existe également, mais c’est un sujet souvent tabou.
Quelles actions de prévention et de réduction des risques mettez-vous en place ? Et qu’est-ce qui fonctionne le mieux avec ces publics ?
Céline Pascali : Nous travaillons à la fois avec les saisonniers et via le réseau local. Nous sommes sur une approche d’aller-vers : l’idée, c’est d’être visibles tout en garantissant la confidentialité. Nous faisons des stands d’information et de réduction des risques dans les lieux d’habitation où les saisonniers sont logés, avec de la documentation, du matériel de réduction des risques et des supports qui facilitent le premier contact. Nous proposons aussi des dépistages rapides des infections sexuellement transmissibles (TROD) : c’est souvent un très bon outil d’entrée en relation, et la question des consommations est ensuite naturellement abordée via les questionnaires d’entretiens préalables.
Nous sommes aussi présents sur des journées santé ou des forums, avec d’autres professionnels de santé, mais aussi sur des événements festifs. Après le premier contact, nous pouvons proposer un accueil individuel confidentiel grâce à des partenaires qui mettent des locaux à disposition. Il y existe aussi la possibilité d’avoir des échanges par téléphone, toujours gratuits et confidentiels.
Intervenez-vous aussi en entreprise ?
Céline Pascali : Oui. Quand des employeurs nous sollicitent, on intervient auprès des équipes, souvent en début de saison, sur des formats courts. On échange sur les représentations, les risques, et surtout les facteurs protecteurs. Les employeurs ont généralement une vraie préoccupation car la saison est courte et l’activité doit tourner. Ils cherchent aussi à fidéliser leurs équipes. Pour cela, ils ont besoin d’un climat de confiance, et qu’un espace de discussion puisse exister. Après les actions de sensibilisation, il arrive que des managers ou des DRH nous rappellent si une personne de l’équipe s’est confiée, et qu’ils cherchent des ressources pour l’accompagner et maintenir la personne dans l’emploi.
En quoi consistent vos actions via le réseau ?
Céline Pascali : C’est une énorme partie du travail. On renforce les liens avec les médecins, les pharmaciens, les infirmiers , les psychologues, les services de santé au travail… On maintient ces liens tout au long de la saison pour que les professionnels sachent que nous sommes là et puissent orienter. On est aussi disponibles pour des conseils, avec notre médecin addictologue, notamment sur les demandes fréquentes : réduction de consommation, mais aussi parfois sevrage d’alcool ou de cocaïne.
En montagne, l’accès aux soins est compliqué, les distances se comptent en temps, pas en kilomètres. Descendre en vallée pour une consultation peut prendre la journée entière, alors que les personnes ont parfois peu de jours de repos. Cela pèse beaucoup sur la capacité à se soigner. Nous avons aussi développé un kit addicto à destination des médecins généralistes, pour faciliter une première prise en charge (tabac, alcool, opiacés, naloxone, cocaïne) avant d’orienter systématiquement vers l’addictologie spécialisée. Enfin, tout en garantissant notre indépendance et le secret professionnel, on échange avec d’autres acteurs (pompiers, gendarmerie, police municipale, services sociaux) pour comprendre le contexte et adapter nos messages. Cela permet aussi d’orienter correctement. L’addiction touche souvent à des dimensions sociales (logement, administratif, emploi), pas uniquement à la santé.
Selon vous, qu’est-ce qu’il faudrait améliorer pour mieux protéger la santé des saisonniers face aux risques addictifs ?
Céline Pascali : Il faut continuer à développer la parole, rendre les choses visibles et accessibles. Plus on tait, plus on renforce le tabou — et plus on nourrit des clichés (« le saisonnier qui fait la fête et se drogue »). Il y a aussi un risque de stigmatisation, donc il faut élargir l’information à tout le monde.
Un frein très fort, c’est la peur que « ça se sache ». Les stations sont des microcosmes. Même si nous garantissons la confidentialité, les personnes hésitent. La récurrence des messages, la visibilité des ressources et l’habitude de parler de ces sujets aident à libérer l’accès à l’aide, pour soi, mais aussi pour l’entourage.
Et puis, il y a une réalité incontournable : la prévention nécessite des moyens financiers pérennes. Aujourd’hui, sur huit stations, nous sommes l’équivalent de 1,2 équivalent temps plein alors qu’il peut y avoir des milliers de saisonniers par station.
Pourtant, on voit que ce que l’on fait fonctionne : des personnes rencontrées il y a 2 ou 3 ans nous recontactent plus tard, parfois quand la difficulté s’installe. C’est un travail qui s’inscrit dans la durée, et sans moyens stables, c’est très difficile d’assurer la continuité nécessaire.