Nicolas Prisse, président de la MILDECA : « La charte ESPER est un engagement mutuel pris avec les dirigeants : ils se préoccupent des conduites addictives en milieu professionnel et nous les accompagnons »

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Article rédigé par Alexis Grandjean 19 mai 2026
Le dispositif ESPER pour « Les entreprises et les services publics s’engagent résolument » a été lancée par la Mission interministérielle de lutte contre les drogues et conduites addictives (MILDECA) en 2021. Son objectif : créer une démarche collective de prévention des conduites addictives en milieu professionnel, en mobilisant directement les employeurs — entreprises, administrations, collectivités, associations — autour d’une charte d’engagement. Rencontre avec Nicolas Prisse, président de la MILDECA, pour faire le point sur la mise en place, l'appropriation et les perspectives de ce dispositif.

Fédération Addiction : Quels constats faites-vous aujourd’hui concernant les principaux enjeux liés aux addictions dans le monde du travail, notamment pour les employeurs et les collectifs professionnels ?

Nicolas Prisse : Nous savons tous l’importance des environnements de vie s’agissant du risque de conduites addictives. Parmi les milieux de vie concernés, il y a le milieu professionnel, même si l’on sait que le travail a tendance à protéger, par rapport au fait de ne pas avoir d’emploi.

Il faut considérer l’environnement professionnel comme pouvant être soit un facteur de risque, soit un facteur de protection, en fonction précisément de la manière dont les choses s’organisent au sein de l’entreprise ou de l’administration.

Les conduites addictives impactent le salarié, mais aussi en effet l’employeur et plus globalement l’organisation du travail. Les addictions génèrent des problèmes pour la santé des travailleurs. Elles ont aussi des conséquences sur les risques d’avoir un arrêt ou un accident de travail, ou de perdre son emploi. Tout cela a des conséquences pour l’individu, mais aussi pour l’entreprise, l’administration ou le service public qui emploie ces personnes.

On peut aussi observer, notamment s’agissant de la consommation d’alcool, des violences commises en lien avec les consommations sur les lieux de travail. Je pense en particulier aux violences sexuelles et sexistes, lors des moments festifs ou de détente entre collègues.

En résumé il y a des conséquences pour les salariés ou les agents publics, mais aussi pour les organisations elles-mêmes : administrations, hôpitaux, collectivités territoriales ou entreprises privées. D’une certaine manière, ces consommations entraînent une forme de perte de performance collective. C’est aussi un argument à mettre en avant auprès des employeurs.

En agissant pour que le milieu de travail soit plus protecteur, nous protégeons les individus comme le collectif.

Avec ESPER, on souhaite mettre la question des addictions au travail à l’agenda des dirigeants et ne pas laisser cela uniquement aux services de santé au travail.

Pour faire face à ces enjeux, la MILDECA promeut depuis plusieurs années le dispositif ESPER (« Les Entreprises et les Services Publics s’Engagent Résolument »). Comment répond-il à ces problématiques et sur quels leviers agit-il ?

Nicolas Prisse : Ce dont on s’est vite aperçu, c’est qu’on n’aurait jamais une mesure « en dur », de type législatif ou réglementaire, qui soit réellement contraignante et, finalement, acceptable. Nous avons donc choisi un dispositif souple, sous forme de charte pour essayer de mettre cette question à l’agenda des dirigeants et ne pas laisser cela uniquement aux services de santé au travail.

L’objectif est vraiment de faire des conduites addictives une préoccupation portée par les dirigeants, pour toutes les raisons évoquées précédemment. Pour cela, nous co-signons une charte avec un engagement mutuel : eux s’engagent à se préoccuper de cette question et nous nous engageons à les accompagner grâce à un dispositif dédié.

Aujourd’hui, un peu plus d’une centaine de chartes ont été signées : 103 exactement, ce qui représente 1,5 million de salariés ou d’agents publics dans des secteurs extrêmement variés : secteur public, secteur privé, petites structures, grandes administrations, TPE/PME… dans l’hexagone comme en outre-mer.

Dans le privé, on retrouve aussi le secteur associatif. D’ailleurs, c’est l’association Aurore [NDLR : adhérente de la Fédération Addiction] qui a signé avec nous la centième charte. Nous comptons également des acteurs du transport public, du BTP, des sociétés de services, etc. avec à chaque fois des enjeux et des approches qui leurs sont propres.

L’idée est de proposer une démarche positive, préventive, menée très en amont et portée par le management. Nous apportons des ressources et des référentiels que chacun peut mobiliser en fonction des orientations qu’il choisit librement.

Des fiches pratiques sont notamment proposées sur le site Addict’Aide Pro. Nous organisons des webinaires et des ateliers réunissant les signataires de la charte ESPER afin que chacun puisse partager ses actions ou les problèmes rencontrés sur le sujet des conduites addictives en milieu professionnel. Récemment une plateforme collaborative a également été mise à la disposition des signataires pour faciliter le partage des outils et les échanges via un forum.

En ce moment, nous travaillons particulièrement avec les branches professionnelles et leurs représentants afin qu’il y ait une convergence entre leurs efforts et les nôtres, car ils sont évidemment eux aussi concernés par ces sujets.

ESPER, c’est l’idée d’avancer ensemble : les entreprises agissent à leur niveau, en dialoguant en interne, et nous apportons des ressources, des espaces d’échange et du benchmark entre signataires.

Et puis il y a aussi la porosité entre vie professionnelle et personnelle qui n’était pas forcément l’objectif de départ : lorsque je vais signer des chartes dans les entreprises, il y a souvent une réunion avec des représentants du personnel, des salariés, des managers… Et ces personnes sont aussi des parents, des conjoints. Elles repartent ensuite avec cette sensibilisation dans leur sphère personnelle avec des informations qui peuvent aussi les aider dans leur vie familiale, notamment lorsqu’ils sont parents d’adolescents.

Vous êtes maintenant à 103 signataires. Avez-vous une évaluation du dispositif ? Quels premiers retours ou enseignements tirez-vous du déploiement d’ESPER sur le terrain ?

Nicolas Prisse : Nous n’avons pas d’évaluation au sens strict du terme mais les retours que nous avons montrent que les structures qui se sont engagées dans le dispositif et qui ont accepté d’y consacrer un peu de temps et d’énergie y ont plutôt trouvé leur compte.

Il y a aussi un certain pourcentage — que j’ai du mal à estimer — de structures qui ont signé la charte mais où cela n’a pas réellement pris au sein de l’organisation. Peut-être qu’elles y ont mis un peu moins d’énergie, peut-être que cela a été plus difficile ou que ce n’était pas le bon moment.

Et puis il existe une troisième catégorie d’entreprises, qui sont déjà très avancées sur ces sujets parce qu’elles sont confrontées depuis longtemps aux risques liés aux conduites addictives en milieu professionnel. Je peux citer, par exemple, la RATP ou la SNCF, où ce sujet est ancré de longue date. Nous sommes évidemment très contents de les avoir avec nous car au-delà de leur engagement, ces grandes entreprises ont un rôle d’exemplarité vis-à-vis d’organisations de taille comparable ou appartenant au même secteur. Elles montrent qu’il est possible de structurer une politique ambitieuse et durable sur ces enjeux.

En résumé, je vois un peu trois catégories : celles qui, grâce à ce partenariat, ont réellement embarqué sur ces questions et commencé à s’en préoccuper davantage ; celles qui ne sont sans doute pas allées aussi loin qu’on l’aurait souhaité ; et enfin celles qui ne nous avaient pas attendus et qui, sans mauvais jeu de mots avec la SNCF, sont un peu les locomotives du dispositif.

Quelles sont les perspectives de poursuite ou d’évolution de ce dispositif, et plus largement autour de la thématique addiction et monde du travail ?

Nicolas Prisse : Je pense qu’il faut maintenir un certain niveau d’exigence et être encore un peu plus proactifs dans l’animation et les outils que nous mettons à disposition. Il y a aussi toute la dimension de benchmark et d’échanges d’expériences. Cela peut notamment se faire avec l’appui des fédérations professionnelles, qui peuvent jouer un rôle important pour démultiplier nos efforts et aller chercher de nouveaux signataires.

Nous travaillons déjà avec certains secteurs. Avec l’UMIH [Union des métiers et des industries de l’hôtellerie], par exemple, cela fonctionne plutôt bien. Nous travaillons aussi avec d’autres fédérations. L’objectif est de créer un véritable effet d’entraînement, au-delà de la simple signature de la charte, afin qu’il y ait davantage d’échanges et de partage d’expériences entre entreprises et administrations.

Une autre ambition que nous avons, c’est de décentraliser la signature des chartes. J’aimerais que nous trouvions un moyen pour que, par le biais des préfectures, la charte ESPER puisse vivre sans que ce soit nécessairement le président de la MILDECA qui la signe systématiquement. C’est un sujet que nous abordons de plus en plus avec les préfectures, les DREETS et les DDETS, qui sont très en lien avec le monde du travail, Nous cherchons à mobiliser davantage le niveau local afin qu’il joue un rôle de dynamiseur auprès des entreprises du territoire. Cela me paraît très important. Mais cela suppose aussi, sans doute, de mieux équiper les services et les représentants de l’État dans les territoires pour qu’ils puissent eux-mêmes parler du dispositif avec aisance. À Rennes où j’étais récemment certains nous disaient très humblement qu’ils découvraient encore le dispositif. Il faut donc d’abord que les services de l’État se l’approprient, avant de pouvoir ensuite diffuser cette dynamique vers les entreprises et les administrations.

Dans cette perspective, quel message souhaiteriez-vous adresser aux acteurs — structures d’addictologie, de prévention, entreprises — qui voudraient davantage se mobiliser sur ces questions ?

Nicolas Prisse : Il faut se mobiliser collectivement pour que l’organisation du travail soit plus protectrice que délétère vis-à-vis des addictions. Il faut aussi identifier certains publics plus vulnérables. C’est un sujet fondamental. Les saisonniers par exemple constituent un public particulièrement exposé, notamment en raison de leur tranche d’âge, de certains choix de vie, mais aussi de conditions de travail très particulières. Souvent, ce sont des jeunes qui ont de l’énergie, qui viennent travailler quelques semaines ou quelques mois, qui souhaitent faire des heures supplémentaires tout en profitant aussi de leur environnement. On sait que ces emplois sont fréquemment situés dans des zones touristiques, avec une forte dimension festive. Et l’on sait aussi que tous ces éléments peuvent constituer des facteurs d’entrée dans des consommations problématiques, auxquelles on peut être confronté assez rapidement.

Le principe, au fond, c’est de faire en sorte que le travail continue à protéger des addictions, et qu’il ne devienne pas lui-même à l’origine de conduites addictives.