France, Espagne et Andorre unissent leurs forces pour la prévention des addictions chez les jeunes
Les conduites addictives chez les jeunes constituent un enjeu majeur de santé publique. L’alcool, le tabac, le cannabis et plus récemment certains produits de synthèse ou usages émergents (protoxyde d’azote, vapotage) font partie des comportements qui mobilisent les acteurs de la prévention, réduction des risques et de la santé.
Dans un espace transfrontalier telles que les Pyrénées, marqué par des mobilités fréquentes pour les études, les loisirs ou le tourisme, ces enjeux prennent une dimension particulière, tout particulièrement lorsque le relief montagneux et l’accessibilité limitée peuvent constituer un frein à l’accès aux services de prise en charge. Les jeunes circulent régulièrement d’un pays à l’autre pour leurs études, leurs activités sportives ou leurs loisirs. Ces territoires sont également marqués par une forte attractivité touristique et commerciale, qui peut favoriser certaines consommations, notamment d’alcool et de tabac. Pourtant, les systèmes de prévention, les politiques publiques et les dispositifs d’accompagnement restent souvent organisés à l’échelle nationale et relativement peu accessibles.
C’est face à ces constats qu’a été imaginé le projet COPAJ pour « Coopérer pour prévenir les addictions chez les jeunes ».
Soutenu par le programme européen Interreg POCTEFA et financé par le Fonds européen de développement régional (FEDER), COPAJ vise à renforcer la coopération entre les acteurs de la prévention, réduction des risques et de la santé en France, en Espagne et en Andorre afin de mieux répondre aux enjeux liés aux addictions chez les jeunes.
Le projet a été initié par l’agence régionale de santé Occitanie (ARS), qui a confié le rôle de chef de file à la Fédération Addiction, reconnue pour son expertise dans le champ de la prévention et de l’accompagnement des addictions en France.
Pour nous expliquer cette dynamique de coopération, nous avons interrogé Anne Geny, cheffe de projet régional addictologie à la direction de la santé publique de l’ARS, et Martine Lacoste, vice-présidente de la Fédération Addiction.
Fédération Addiction : Quels sont les enjeux ou problématiques à l’origine du projet COPAJ ?
Anne Geny : Le projet COPAJ est né d’un constat partagé par les acteurs de santé et du secteur social des territoires frontaliers entre la région Occitanie, l’Andorre et la Catalogne : les jeunes de 16 à 25 ans y sont particulièrement exposés aux conduites addictives et aux comportements à risque. Plusieurs facteurs expliquent cette vulnérabilité. Il s’agit d’un territoire de montagne, relativement isolé, où l’accès aux dispositifs de prévention et de soins spécialisés peut être plus difficile pour les jeunes. La zone transfrontalière constitue également un espace de circulation important, marqué par des flux touristiques et commerciaux, mais aussi par des phénomènes de trafic de produits psychoactifs.
Dans ce contexte, les jeunes peuvent être confrontés à une offre de substances plus accessible et à des pratiques festives transfrontalières, parfois associées à des consommations à risque (alcool, cannabis, drogues de synthèse, protoxyde d’azote…). Par ailleurs, les dispositifs d’accompagnement restent souvent organisés à l’échelle nationale, ce qui limite la coordination entre les acteurs de part et d’autre de la frontière. Le projet COPAJ répond donc à plusieurs enjeux : améliorer le repérage précoce des conduites addictives chez les jeunes, faciliter l’accès à la prévention et à la prise en charge dans des territoires parfois éloignés des structures, renforcer la coopération entre les acteurs des territoires frontaliers. Il s’inscrit pleinement dans les priorités du projet régional de santé d’Occitanie et de la feuille de route régionale sur les addictions, qui mettent l’accent sur la prévention précoce et l’aller-vers les publics vulnérables que sont nos jeunes.
En quoi consiste concrètement ce projet ? Comment parvenir à travailler de manière transfrontalière avec autant de partenaires ?
Anne Geny : Concrètement, COPAJ vise à structurer un réseau transfrontalier d’acteurs mobilisés autour de la prévention et de la prise en charge des addictions chez les jeunes de 16 à 25 ans. Le projet repose sur plusieurs actions complémentaires :
- la mise en place d’outils communs de repérage et d’orientation des jeunes en situation de vulnérabilité ;
- le développement d’actions de prévention coordonnées sur les territoires frontaliers ;
- la création de dispositifs mobiles permettant d’aller à la rencontre des jeunes dans les zones les plus isolées ;
- le partage d’expériences, de données et de bonnes pratiques entre les professionnels des trois territoires avec 3 systèmes de santé différents.
La coopération transfrontalière repose sur une gouvernance partagée associant les institutions, les structures de santé publiques et privées spécialisées dans l’addictologie mais pas que, les acteurs du secteur médico-social et les collectivités territoriales.
Pour surmonter les différences de langue, de cadre juridique et d’organisation des systèmes de santé, le projet prévoit des temps de coordination et de travail commun, la création d’outils partagés et traduits, des formations et des échanges de pratiques entre professionnels.
L’objectif est de construire une coopération opérationnelle qui permette aux acteurs de mieux orienter les jeunes et de coordonner leurs actions malgré les frontières administratives.
Martine Lacoste : Ce projet débute par un travail d’interconnaissance entre les acteurs et par l’identification d’intérêts communs, afin de répondre aux problématiques qui émergeront du diagnostic. Par ailleurs, une meilleure connaissance des outils existants dans chacun des pays devrait favoriser l’innovation, notamment pour répondre à des besoins jusqu’ici peu identifiés chez certains publics : jeunes en errance, personnes vivant en zones isolées, polyconsommateurs, touristes, usagers de protoxyde d’azote, ou encore jeunes concernés par la prostitution et les usages.
Le réseau des acteurs médico-sociaux, à lui seul, ne sera sans doute pas suffisant. Il sera nécessaire de l’élargir au secteur social ainsi qu’à l’éducation nationale, afin de construire des réponses concertées et cohérentes.
Y a-t-il des aspects particulièrement innovants ?
Anne Geny : Oui, le projet COPAJ présente plusieurs dimensions innovantes ! Tout d’abord, il propose une approche véritablement transfrontalière de la prévention des addictions chez les jeunes. Alors que les problématiques de consommation et de circulation des substances dépassent largement les frontières, les réponses institutionnelles restent souvent cloisonnées par pays. COPAJ vise précisément à dépasser ces limites en construisant une coopération structurée entre la France, l’Andorre et l’Espagne.
Le projet est également innovant par le développement d’outils et de dispositifs communs entre les partenaires. Cela permet de partager une culture commune de prévention et d’intervention, malgré les différences linguistiques, législatives et organisationnelles.
Par ailleurs, le recours à des dispositifs mobiles constitue un élément important du projet. Ces équipes permettent d’aller à la rencontre des jeunes dans les territoires de montagne ou dans les lieux de sociabilité des jeunes, afin de renforcer le repérage précoce et la prévention.
Enfin, COPAJ a une vocation démonstratrice : il vise à expérimenter un modèle de coopération transfrontalière qui pourrait, à terme, être reproduit sur d’autres frontières européennes confrontées à des enjeux similaires.
Martine Lacoste : Il apparaît clairement que ce programme peut représenter une réelle opportunité d’innovation pour les institutions, les responsables et les professionnels de terrain.
Concernant l’axe de la prévention des conduites addictives, il s’agira d’identifier les programmes structurants dans les trois territoires : reposent-ils sur des programmes probants à l’échelle nationale, sur des pratiques prometteuses, ou relèvent-ils davantage d’initiatives locales portées par les acteurs ? Cela amène également à interroger les outils, les stratégies mobilisées, ainsi que les référentiels conceptuels qui orientent les actions de prévention.
Les mêmes questionnements se posent pour la réduction des risques : quels sont les cadres réglementaires (lois, décrets, règlements), quelles en sont les forces et les limites dans les pratiques ? Jusqu’où va l’accompagnement des consommations ? Quels liens existent entre les acteurs de santé et ceux de la sécurité, et sous quelle forme se déploie leur coopération ? Quels sont les dispositifs et outils d’« aller vers » ?
Enfin, la question des parcours de soin se pose : sont-ils réellement organisés et structurés ? Dans un contexte transfrontalier, il sera sans doute nécessaire de décloisonner les approches, d’hybrider les pratiques et de faire évoluer à la fois les dispositifs et les postures professionnelles.
Alors que les problématiques de consommation et de circulation des substances dépassent largement les frontières, les réponses institutionnelles restent souvent cloisonnées par pays. COPAJ vise précisément à dépasser ces limites en construisant une coopération structurée entre la France, l’Andorre et l’Espagne.Anne Geny
Quels résultats concrets attendez-vous ?
Anne Geny : Pour les jeunes de 16 à 25 ans, l’objectif principal est d’améliorer l’accès à la prévention, à l’information et à la prise en charge des conduites addictives. Plus concrètement, le projet vise à : repérer plus précocement les jeunes en difficulté ou exposés à des conduites à risque ; faciliter leur orientation vers les dispositifs adaptés, quel que soit le territoire où ils se trouvent ; développer des actions de prévention plus proches de leurs lieux de vie ; réduire les comportements à risque liés à la consommation de substances psychoactives (produits de synthèse, protoxyde d’azote…).
À moyen terme, COPAJ vise à renforcer les dispositifs de repérage, de prise en charge ou de prévention pour les rendre plus visibles, plus accessibles et mieux coordonnés.
Au-delà de l’impact direct sur le public cible, le projet doit également contribuer à structurer un véritable réseau transfrontalier d’acteurs engagés dans la prévention et la prise en charge des addictions chez les jeunes.
Martine Lacoste : La priorité sera sans doute d’aller à la rencontre des jeunes qui ne fréquentent pas spontanément les structures, en développant des modalités d’« aller vers ». L’objectif est à la fois de renforcer la visibilité des acteurs et de construire une relation de confiance avec les 16–25 ans, souvent peu enclins à solliciter de l’aide.
Un enjeu central réside dans la compréhension des circuits géographiques et des habitudes de consommation, afin d’adapter au plus près des réponses pertinentes et efficaces. Cela implique de s’adapter aux usages et à leurs milieux de consommation (bars, boîtes de nuit, free parties, rue, etc.).
Enfin, la lisibilité des réponses apportées constitue un levier essentiel : elle permet de créer les fondamentaux de la confiance, indispensable à toute action durable.
Un enjeu central réside dans la compréhension des circuits géographiques et des habitudes de consommation, afin d’adapter au plus près des réponses pertinentes et efficaces.Martine Lacoste
Au-delà du projet, qu’est-ce que COPAJ peut transformer durablement ?
Martine Lacoste : Les pratiques de prévention, de réduction des risques et de soin, dans chacune des trois zones concernées (Catalogne, Andorre, Sud de la France), s’inscrivent de longue date dans des contextes sociaux, économiques et politiques spécifiques. On peut constater qu’il est extrêmement difficile dans sa propre zone d’influence d’avoir un esprit critique, une lecture distanciée, de mesurer l’impact, voire de remettre en question et d’améliorer les pratiques.
L’intérêt de ce programme réside avant tout dans la mise en lumière de ces différences, et donc dans la valorisation des richesses propres à chaque culture du soin. Le rapprochement des acteurs va ouvrir les pistes de réflexion et d’action qui ne seront pas la superposition des concepts mis à l’œuvre mais l’espoir de la création d’un réseau de compétences transformées, structuré et pérenne.
Si les acteurs ont l’ambition de la durée, ce sera un véritable défi qui devra être relevé à tous les niveaux : le terrain, les responsables opérationnels ainsi que les représentants des institutions.
Les chiffres clés du projet COPAJ
3 pays partenaires : France (départements de Haute-Garonne, Ariège, Pyrénées-Orientales), Espagne (provinces de Girona, Lleida, Barcelona) et Andorre
Près de 5 000 jeunes concernés, public cible du projet dans l’espace transfrontalier
3 ans de coopération (2025–2028) pour construire des réponses innovantes face aux addictions
1,84 million d’euros de budget dont 62,7 % financés par le FEDER – programme Interreg POCTEFA
12 organisations impliquées : institutions publiques, hôpitaux, organismes de santé publique et structures médico-sociales de terrain
Les partenaires en France
- Agence régionale de santé Occitanie (ARS Occitanie) – pilotage stratégique et expertise en santé publique
- CREAI-ORS Occitanie – diagnostic territorial et analyse des données
- Centre Hospitalier Léon-Jean Grégory – Thuir – expertise clinique et dispositifs CSAPA
- CHU de Montpellier – expertise scientifique et évaluation du projet
- Mission Locale Jeune Ariège – mobilisation des jeunes et ancrage territorial
Les partenaires en Catalogne (Espagne)
- Generalitat de Catalunya – Agència de Salut Pública de Catalunya – expertise en politiques de prévention des addictions
- Institut d’Assistència Sanitària (IAS Girona) – coordination des programmes de santé mentale et addictions
- Hospital de Cerdanya – interface de coopération sanitaire transfrontalière
- Gestió de Serveis Sanitaris (Lleida – Alt Pirineu i Aran) – prise en charge en santé mentale et addictions
- Sant Joan de Déu Terres de Lleida – expertise en accompagnement et soins spécialisés
Le partenaire en Andorre
- Ministeri de Salut – Plan National contre la dépendance aux drogues
Pilotage des politiques nationales de prévention et participation aux actions transfrontalières.
Le projet COPAJ (2025-2028) est cofinancé à 65 % par l’Union européenne à travers le Programme Interreg VI-A Espagne France-Andorre (POCTEFA 2021-2027). L’objectif de POCTEFA est de renforcer l’intégration économique et sociale de la zone frontalière Espagne-France-Andorre.