Prévention, interdits protecteurs, régulation : des actions conjuguées pour répondre à la complexité des consommations
Aujourd’hui, l’apparition d’un comportement ou d’une consommation nouvelle et à risque suscite presque automatiquement un réflexe : interdire. Les exemples récents de prohibition ou demande de prohibition sont d’ailleurs nombreux : les puffs, le protoxyde d’azote, les réseaux sociaux pour les moins de 15 ans… Face à l’inquiétude et à la médiatisation d’incidents, l’interdit apparait comme une réponse protectrice immédiate et simple à laquelle les politiques sont particulièrement sensibles.
Les interdits qui protègent… et leurs limites
Un réflexe compréhensible et parfois nécessaire : poser un interdit peut participer à protéger les populations les plus vulnérables et notamment les jeunes. Il permet aussi de donner des repères par rapport à des âges ou des comportements plus à risque que d’autres. À la Fédération Addiction, nous parlons d’ailleurs souvent d’« interdit protecteur ». Ces interdits peuvent se déployer sur plusieurs registres : l’interdiction de la vente à certaines populations (comme les jeunes), les restrictions de commercialisation, les limitations du marketing et de la publicité (tels que prévus par la loi Évin) ou encore l’encadrement des lieux de consommation (lieux sans tabac, etc.). Ces interdits doivent être pensés avec une fonction concrète et réelle : contribuer à protéger les populations les plus vulnérables, à structurer l’accès au produit et l’environnement de consommation.
Se concentrer uniquement sur l’interdit des usages, sans penser ces autres dimensions et sans les articuler avec d’autres outils d’action conduit souvent à des réponses incomplètes voire contre-productives. L’exemple du protoxyde d’azote illustre ce point : aujourd’hui déjà, la vente de ce produit est interdite aux mineurs et certaines restrictions visent la publicité ou la promotion. Certains suggèrent d’aller plus loin en le classant comme stupéfiant afin de rendre punissables les simples usages. Mais une telle réponse purement répressive risquerait surtout de transférer le problème vers les personnes elles-mêmes, en criminalisant ou contraventionnalisant des consommateurs (souvent des adolescents) sans s’attaquer aux motifs réels de ces consommations, à leurs déterminants sociaux ou encore à la santé mentale des jeunes que l’on sait dégradée.
Comme l’explique Jean-Pierre Couteron, dans cet interview, l’interdit peut être un outil utile lorsqu’il est pensé dans une stratégie plus globale l’articulant avec des actions de prévention, des dispositifs d’intervention précoce, des mesures de réduction des risques.
La prévention au cœur de toute politique
La prévention, justement, doit être au cœur de toute stratégie de santé publique. Prévenir, ce n’est pas se limiter à dire « ne fais pas ça » : c’est informer de manière claire et scientifiquement fondée, éduquer les populations et proposer des repères pour permettre à chacun de comprendre les risques associés à certaines pratiques ou consommations. La prévention est une mission qui requiert de l’expertise : à ce titre, les récentes annonces d’une restructuration de Santé publique France inquiètent particulièrement les acteurs de la santé, déjà fragilisés par le contexte budgétaire.
Les interdits protecteurs, essentiels, ne se confondent pas avec la prohibition telle qu’en vigueur en France depuis 1970, laquelle continue de faire la démonstration de son incapacité à réduire les usages à grande échelle. Au contraire même, elle alimente les marchés illégaux. De surcroît, la répression pénale absorbe des moyens publics conséquents tout en entravant l’accès aux soins de celles et ceux qui en ont besoin en maintenant les consommations dans la clandestinité plutôt qu’en facilitant un accompagnement approprié.
Vers une régulation fondée sur la santé publique
Se pose alors la question de la régulation, c’est-à-dire non pas la légalisation seule mais la construction de cadres adaptés qui encadrent l’accès, la qualité, la distribution et les conditions d’usage des produits, tout en plaçant la santé publique, l’éducation et la réduction des risques au centre de l’action plutôt que la seule menace pénale. Nous vous invitons à lire cet entretien avec notre collègue Sandhia Vadlamudy, directrice de l’Association des intervenants en dépendance du Québec (AIDQ), qui nous explique comment un cadre de régulation bien conçu, sans résoudre tous les problèmes permet de réduire l’emprise des marchés illégaux, de garantir la qualité des produits, de limiter la publicité, d’assurer des contrôles d’âge et d’intégrer des mécanismes de réduction des risques.
À l’opposé, la dérégulation, c’est-à-dire le retrait ou l’affaiblissement du cadre protecteur, peut avoir des conséquences négatives importantes notamment l’augmentation des usages et l’exposition de davantage de personnes — et notamment les plus vulnérables — à des effets négatifs. On le voit très clairement avec l’exemple des jeux d’argent et de hasard en France : avec la libéralisation du marché, ce secteur connait une croissance très soutenue… qui s’accompagne d’une montée des risques sanitaires, avec une part significative de joueurs présentant des comportements problématiques et des signes de dépendance comportementale, en particulier parmi les populations les plus fragiles que le marketing des opérateurs commerciaux n’hésite pas à cibler.
Autre exemple emblématique en matière de dérégulation : l’alcool et plus particulièrement l’influence historique du lobby du vin en France qui, au fil des années, a exercé un lobbying actif pour affaiblir la loi Évin en mettant en avant des arguments culturels ou économiques.
Une position d’équilibre : protéger plutôt que punir, le rôle de la puissance publique
La Fédération Addiction défend ainsi une position d’équilibre : il convient d’assumer pleinement la responsabilité de la puissance publique — et, singulièrement, de l’État — dans la protection des populations. Ce qui signifie reconnaître l’utilité réelle des interdits protecteurs tout en refusant une action publique qui se limiterait à une logique punitive : encadrer, éduquer, prévenir, réduire les risques, réprimer les trafics illégaux, voilà le rôle des autorités.
Dans cette perspective, la régulation des drogues n’est pas une invitation à la permissivité, ni une abdication de l’autorité : elle est une manière de penser et d’organiser l’action collective autour d’objectifs clairs de santé et de protection. C’est en assumant ce rôle de manière lucide et équilibrée que les politiques publiques pourront véritablement réduire les dommages, protéger les plus vulnérables et répondre de manière adaptée aux enjeux contemporains liés aux conduites à risque.