Rencontre avec le centre thérapeutique résidentiel Lucine : « Quand les femmes peuvent être accueillies avec leur enfant, elles s’engagent davantage dans les soins »
Quel est l'accueil proposé au sein du CSAPA-CTR Lucine ? Comment est-ce organisé au quotidien ?
Stéphane Lozé : Le CSAPA Hébergement Lucine est un Centre Thérapeutique Résidentiel (CTR) qui propose un accueil spécifique de cinq places « mère-enfant » pour des femmes majeures enceintes ou accompagnées d’un enfant de moins de 3 ans, originaires de toute la France et confrontées à des conduites addictives avec ou sans produit.
Ce service est né du constat que les femmes en situation d’addiction rencontrent des obstacles spécifiques dans l’accès aux soins, particulièrement lorsqu’elles sont enceintes ou mères de jeunes enfants. Les enjeux liés à la parentalité, la peur de la séparation avec l’enfant, les parcours marqués par les violences, la précarité ou encore les interventions de la protection de l’enfance constituent souvent des freins à l’engagement dans un parcours de soins.
Lucine offre ainsi un hébergement temporaire en studio individuel, au sein d’un cadre sécurisant et contenant, permettant aux femmes de travailler simultanément leur santé, leur rapport aux addictions et leur rôle de mère. L’accompagnement repose sur une approche globale, associant soins addictologiques, soutien à la parentalité, accompagnement social et travail autour du lien parent-enfant. Le quotidien s’articule entre temps individuels et groupales.
L’objectif est de permettre à chaque femme de prendre du recul sur sa situation, de renforcer ses compétences parentales, de retrouver une stabilité et de préparer durablement son projet de vie familiale et personnelle.
Quelles sont les forces et les limites de ce dispositif ?
Stéphane Lozé : L’une des principales forces de Lucine réside dans son approche globale et pluridisciplinaire. Au-delà de la prise en charge addictologique, le dispositif accompagne les femmes dans la reconstruction de leur identité, le renforcement du lien parent-enfant, l’accès aux droits et l’insertion sociale. Cette approche répond aux besoins de femmes souvent confrontées à des parcours de vie marqués par les ruptures, les violences, la précarité et des vulnérabilités multiples.
Le cadre résidentiel, la durée d’accompagnement pouvant aller jusqu’à un an, ainsi que la présence d’une équipe pluridisciplinaire permettent un travail en profondeur sur les problématiques addictives et parentales. Les partenariats développés avec les acteurs sanitaires, sociaux et de la protection de l’enfance constituent également un levier important pour sécuriser les parcours.
Cependant, plusieurs limites persistent. L’agrément actuel, réservé aux femmes enceintes ou mères d’enfants de moins de 3 ans, ne permet pas de répondre à l’ensemble des situations pour lesquelles l’expertise de Lucine serait pertinente. Certaines femmes présentant des problématiques similaires se trouvent sans réponses (nous travaillons aussi pour apporter d’autres alternatives, exemple avec l’accord de l’ARS nous avons dernièrement accueilli une mère avec 2 enfants de moins de 3 ans), ce qui peut entraîner des ruptures de parcours et des pertes de chances dans l’accès aux soins.
Par ailleurs, malgré un besoin réel sur le territoire, le dispositif reste encore insuffisamment identifié par certains acteurs du secteur médico-social. Des représentations persistantes autour de la maternité et de l’addiction, ainsi qu’une connaissance parfois limitée des missions de Lucine, peuvent freiner les orientations. C’est pourquoi un important travail de sensibilisation et de partenariat est mené auprès des professionnels du soin, du social et de la protection de l’enfance afin de favoriser des orientations plus précoces et plus adaptées.
L’arrivée, en octobre 2025, d’une cheffe de service disposant d’une expertise en protection de l’enfance a également permis de renforcer les liens avec les partenaires du secteur et de fluidifier la coordination autour des situations accompagnées.
Quels enjeux et perspectives percevez-vous pour Lucine et plus largement, pour l'accueil de femmes usagères avec leur enfant ?
Stéphane Lozé : À travers son expérience, Lucine constate combien les femmes confrontées à des addictions restent exposées à une double stigmatisation : en tant que personnes souffrant d’une addiction et en tant que mères. Cette réalité peut retarder les demandes d’aide et renforcer l’isolement.
L’expérience du dispositif montre pourtant que lorsque les femmes peuvent être accueillies avec leur enfant dans un environnement sécurisant, bienveillant et non jugeant, elles s’engagent davantage dans les soins et retrouvent progressivement une capacité d’agir sur leur santé, leur parentalité et leur avenir.
Lucine défend ainsi l’idée que l’accompagnement des femmes en situation d’addiction doit prendre en compte l’ensemble de leur réalité de vie, notamment les questions de maternité, de violences, de précarité et de protection de l’enfance. Cette approche globale constitue un levier essentiel pour favoriser le rétablissement, la pair-aidance, le développement du pouvoir d’agir et prévenir les ruptures familiales.
Enfin, l’équipe souhaite poursuivre le développement des partenariats et contribuer à faire évoluer les regards sur les femmes concernées par les addictions, afin qu’elles puissent accéder plus facilement à des réponses de soins adaptées à leurs besoins.