Accompagner les femmes usagères : le retour de Bénédicte Bertin, cheffe de services de l’Espace Femmes d’Oppelia Charonne à Paris
Les politiques publiques, dispositifs d’accompagnement et les pratiques professionnelles en addictologie ont été pensés à partir de modèles masculins, sans prendre en compte les différences de genre et les spécificités des femmes usagères de drogues (cis et transgenres). La Fédération Addition souhaite mettre en avant le travail de Bénédicte Bertin et ses équipes de l’Espace Femmes de Paris (association Oppelia Charonne), qui travaillent depuis de nombreuses années, avec un public en situation de précarité.
Fédération Addiction : Quelle est la particularité du CAARUD Espaces femmes ?
Bénédicte Bertin : On a les mêmes fonctionnements qu’un autre CAARUD sauf que nous sommes un espace dédié aux femmes consommatrices, cis et trans. Les usagers sont souvent des femmes en grande précarité, particulièrement consommatrices de crack mais pas seulement, il y a aussi de l’alcool, des médicaments. En plus des services de base, nous avons aussi une équipe de maraude.
Pourquoi avoir créé un espace en non mixité ?
Bénédicte Bertin : Il y a 30 ans, une « boutique » était implantée à Marx Dormois, dans le 18e arrondissement de Paris : on accueillait beaucoup d’injecteurs d’héroïne et le crack était quelque chose de nouveau dans les consommations et les pratiques. On s’est rendu compte que, à l’intérieur de la structure, il y avait des violences exercées par les hommes sur les femmes, ce qui a mis l’équipe en grande difficulté dès le début.
Il faut se rappeler que la réduction des risques (RDR) a beaucoup été porté par des femmes à l’époque, notamment à Paris : Perlette Petit qui était la directrice de l’association Charonne s’est emparée de cette question. L’équipe a voulu instaurer des temps dédiés pour les femmes à la boutique… ce qui n’a pas du tout fonctionné car la rue était petite, très paupérisée et les hommes exerçaient de la violence sur les femmes à l’extérieur, à l’entrée ou à la sortie. Il faut comprendre que la consommation crack était très particulière puisque les femmes étaient la pierre angulaire des scènes de consommation via la prostitution : elles ramènent plus d’argent et elles subissent plus de violence en étant contraintes de donner de l’argent ou du produit aux hommes du même milieu. Donc, en 1995, l’association a loué à côté un autre bas de boutique, a fermé l’espace mixte et a ouvert l’espace femmes sur de petits temps dédiés. Ça a permis de diminuer la violence. Et puis, en 1997, la direction des affaires sanitaires et sociales (la DASS, il n’y avait pas encore d’agence régionale de santé) a permis avec une petite subvention de pouvoir créer deux postes pour que l’espace femmes puisse fonctionner cinq jours par semaine, sept heures par jour. En somme, c’est vraiment la violence exercée sur les femmes qui a poussé à créer cet espace femmes.
Y-a-t-ils des spécificités dans les consommations des femmes qui fréquentent le CAARUD ?
Bénédicte Bertin : Oui, elles peuvent consommer beaucoup plus que les hommes. Par exemple dans la consommation de crack, elles enchaînent avec la prostitution et peuvent ne pas dormir pendant trois jours, ne pas s’alimenter. Elles sont dans des états sanitaires beaucoup plus dégradés que les hommes, ce qui amène à plus de décès chez les femmes et beaucoup plus jeunes que chez les hommes en moyenne. Là, en trois mois, quatre femmes sont décédées soit de violences dans la rue, soit de maladies.
Il y a évidemment une exposition beaucoup plus importante aux prises de risques, à la violence et des consommations du coup beaucoup plus intenses, la présence de traumas qui sont installés depuis l’enfance, l’adolescence.
Je ne dis pas que les hommes sont épargnés, pas du tout, mais chez les femmes, il y a un cumul de vulnérabilités qui fait qu’elles sont plus exposées que les hommes sur les scènes de consommation de crack.
Si tu avais une recommandation à faire pour les professionnel·le·s du secteur, quelle devrait être la priorité pour améliorer les pratiques d’accompagnement des femmes ?
Bénédicte Bertin : Il y a beaucoup de choses à rendre en compte dans l’accompagnement des femmes. Parfois, être une femme et accompagner des femmes est compliqué car beaucoup de choses sont encore tabou dans le travail social. Il faut donc que les professionnel·le·s montent en compétence notamment sur l’accompagnement des violences et sur le psychotrauma. C’est important pour comprendre la manière dont ces femmes se comportent.
Il faut aussi savoir que mettre en place des espaces dédiés aux femmes, cela prend du temps : il faut souvent plus d’un an pour que les usagères viennent régulièrement ce qui difficile lorsque l’on est un peu bousculé par nos financeurs. Si l’on veut mettre en place des choses, il faut partir d’elles et de ce qu’elles veulent pour réussir à les mobiliser : des ateliers cuisine, couture… ce sont souvent ce genre d’ateliers qu’elles souhaitent avoir. Il faut donc travailler avec elles sur leurs différentes compétences, leur donner du temps, être à l’écoute et aussi travailler nous sur nos propres représentations en tant que professionnel·le·s.