Replay : accompagner les jeunes exilé·e·s, usage de médicaments et accès au soin
Sans résumer leurs situations à cette seule question, l’entrée par les consommations peut constituer un point d’accroche pertinent pour créer du lien, ouvrir un accompagnement global et réduire certains risques. Le webinaire présentait deux expériences de prescription de prégabaline à des jeunes exilé·e·s, tout en rappelant que ces pratiques ne prennent sens que dans un travail plus large, adapté à leurs besoins spécifiques.
Retrouvez ci-dessous l'enregistrement du webinaire et un résumé rédigé des sujets abordés.
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Des usages de prégabaline adaptés aux besoins des jeunes exilé·e·s
L’usage de prégabaline (qui ne concerne pas tous·tes les jeunes exilé·e·s) s’inscrit souvent dans un contexte de grande détresse psychologique : anxiété, dépression, psychotraumatismes, barrières administratives, précarité, violences subies au cours du parcours migratoire et en France.
Dans ce contexte, la prégabaline (dont l’une des indications est le trouble anxieux généralisé) est souvent utilisée par les jeunes exilé·e·s comme un moyen de survie. Reconnaitre ce besoin de consommation est un enjeu de dignité, et permet aussi d’établir une relation de confiance et de permettre un accompagnement plus large sur la santé mentale, l’accès aux aux droits ou encore la lutte contre la traite des êtres humains (TEH).
Les intervenant·e·s de ce webinaire rappellent qu’il n’existe pas de véritable produit de substitution à la prégabaline. Les alternatives, notamment les benzodiazépines, ne présentent pas nécessairement un meilleur profil de risque, en particulier chez des jeunes ayant vécu des psychotraumatismes. Le Lyrica est par ailleurs un produit connu de nombreux jeunes et qui répond à leurs besoins.
C’est pourquoi certaines structures d’addictologie choisissent de prescrire ce médicament dans une logique de réduction des risques. L’objectif est de limiter les risques liés à l’achat sur le marché noir, aux produits de qualité incertaine, aux complications judiciaires et aux interactions avec d’autres substances. La prescription peut aussi constituer une porte d’entrée vers un suivi médical, psychologique et social.
Cette pratique se heurte toutefois à plusieurs difficultés. D’une part, les jeunes consomment souvent des doses supérieures à l’autorisation de mise sur le marché (AMM), fixée à 600 mg par jour. D’autre part, le durcissement des conditions de prescription (via ordonnance sécurisée depuis 2021) a complique l’accès à ce médicament. Enfin, le rejet et la stigmatisation que subissent ces jeunes peuvent se prolonger dans certaines pharmacies ou structures de soin.
Des protocoles existent, mais sont encore insuffisants face aux besoins
Le webinaire met en avant deux expériences de terrain, à Lyon et a Paris, qui ont développé des modalités spécifiques d’accueil et de prescription.
À Lyon, le dispositif DARJELY, présenté par Aurélie Lansiaux, médecin généraliste addictologue, porté par le service universitaire d’addictologie de Lyon (SUAL) et l’association Le Mas, accueille des jeunes de 15 à 26 ans ayant connu un parcours migratoire, se trouvant en situation d’errance et qui subissent de nombreuses barrières à leur accès au soin. Le dispositif propose un accompagnement individuel en addictologie et en psychiatrie, avec une articulation étroite entre travail social et soins. Son ambition est de constituer un fil rouge dans des parcours souvent fragmentés entre de multiples structures.
DARJELY repose notamment sur une consultation hebdomadaire, sans rendez-vous, à horaire fixe, afin d’offrir un repère stable à des jeunes qui ont souvent des difficultés importantes dans leurs repères spatio-temporels. Pour certains jeunes consommant de la prégabaline achetée dans la rue, une prescription de 900 mg par jour peut être proposée après un second rendez-vous et une prise de sang confirmant la consommation de prégabaline. Cette prescription hors-AMM suppose une coordination rapprochée avec les pharmacies, dont certaines font payer au/à la jeune le comprimé supplémentaire. L’objectif est d’abord de stabiliser le niveau de consommation, idéalement en revenant ensuite à 600 mg par jour, puis de travailler d’autres dimensions de la prise en charge. Tous les jeunes consommateurs de prégabaline ne souhaitent toutefois pas entrer dans ce protocole ou n’y trouvent pas leur compte.
À Paris, Oppelia Charonne a également mis en place un accompagnement spécifique pour des jeunes exilé·e·s ayant des usages de prégabaline. La consultation, présentée par Catherine Péquart, psychiatre addictologue, est hebdomadaire et sur rendez-vous. Elle mobilise deux psychologues et une médecin, mais ses moyens restent inférieurs aux besoins. Depuis 2021, plusieurs structures parisiennes d’addictologie ont d’ailleurs créé un groupe de travail « prégabaline » afin de partager leurs connaissances et leurs pratiques.
Après des tentatives peu satisfaisantes avec des benzodiazépines, Oppelia Charonne a choisi de recourir à la prescription de prégabaline. Les jeunes peuvent se voir prescrire jusqu’à 1200 mg par jour d’un générique (le nom de spécialité « Lyrica » est aujourd’hui difficile à trouver, en officine comme en rue). L’accueil se fait généralement sur orientation d’autres structures, avec un premier entretien mené par une psychologue, souvent en présence d’un·e travailleur·euse social·e de la structure orientant la ou le jeune (PJJ, ASE, Hors la Rue), avec l’accord du jeune. Le suivi alterne ensuite entre rendez-vous médicaux et psychologiques. La délivrance des médicaments se fait le plus souvent via un cabinet infirmier de ville. Les objectifs sont définis avec le jeune : maintien ou réduction.
Ces deux exemples montrent qu’il est possible de construire des réponses centrées sur les besoins réels des jeunes. Mais ils soulignent aussi l’insuffisance de l’offre actuelle au regard de l’ampleur des besoins. À Paris, seuls trois CSAPA prescrivent aujourd’hui de la prégabaline.
« Dé-prégabanaliser » l’accompagnement
Les intervenant·e·s ont enfin insisté sur la nécessite de ne pas réduire l’accompagnement des jeunes exilé·e·s à leur seule consommation de prégabaline. Celle-ci s’inscrit souvent dans des situations de polyconsommation, associant cannabis, tabac, benzodiazépines, alcool, cocaïne ou tramadol. Surtout, leur consommation de prégabaline ne constitue le danger principal, au regard des violences, traumatismes physiques et psychiques, du non-respect de leurs droits et des conditions de vie extrêmement précaires que subissent ces jeunes.
L’enjeu est donc de proposer un accompagnement global, au plus près de leurs réalités. Cela implique de proposer des lieux d’accueil inconditionnels et d’aller à vers leurs lieux de vie, (notamment pour accompagner les jeunes filles, moins visibles mais pas moins concernées). Cela suppose aussi de lever l’obstacle de la langue, avec un accueil par des professionnel·le·s parlant la langue maternelle des jeunes. Ces fonctions sont essentielles, mais encore difficilement reconnues et financées.
Plus largement, les pratiques d’accompagnement se heurtent à des politiques publiques contradictoires, prises entre protection de l’enfance, et politiques migratoires hostiles aux étranger·e·s. Les structures doivent également négocier avec les lieux de délivrance pour pouvoir prescrire au-delà de l’AMM lorsque cela apparait nécessaire. Dans ce contexte, les acteur·rice·s du secteur peinent encore à faire reconnaitre institutionnellement leurs pratiques et les besoins spécifiques des jeunes exile·e·s.
Ce webinaire rappelle ainsi une idée centrale : la question de la prégabaline ne peut être pensée isolément. Elle doit être replacée dans une approche de réduction des risques, de soin global et de respect des droits, seule à même de répondre à la complexité des situations vécues par ces jeunes.
Consultez les supports et ressources du webinaire
Vous accueillez des jeunes exilé·e·s dans vos dispositifs, via des modalités spécifiques ou non ? Nous serions intéressé·e·s d’en connaître les modalités ainsi que vos éventuels besoins de mise en lien avec d’autres structures. N’hésitez pas à contacter Edouard Henry, chargé de projet à la Fédération Addiction : e.henry@federationaddiction.fr