[VIDEO] Discours d’ouverture de Martine Lacoste lors du #CONGRESADDICTION 2018

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Discours 2018 de la Vice-Présidente Martine Lacoste :

 

Mesdames, Messieurs en vos grades et qualités,

Chères et chers collègues,

 

Suspendons un instant le fil de ces journées, pour nous adresser, au nom du Conseil d’Administration mais également au nom du réseau de la Fédération Addiction, à notre Président.

 

Cher Président, Cher Jean Pierre,

 

Tu as décidé de passer le relais  -tu viens d’en faire part-  et nous ne pouvions passer ce moment sous silence.

C’est en 1979, il y a presque 40 ans qu’a été créée l’Association Nationale des Intervenants en Toxicomanie pour débattre, et porter une parole collective, celles des diverses approches qu’il fallait synthétiser pour avancer ensemble.

Quand, en 2006, tu deviens président, l’ANIT devient l’ANITEA intégrant la question de toutes les addictions. Tu commences alors ton premier quinquennat jusqu’en 2011. Nous fédérions avec la F3A pour intégrer pleinement les questions d’alcool, et tu deviens pour un premier septennat, le 1er président de la Fédération Addiction, elle-même le fruit d’un partage, d’une mutualisation et, pour tout dire d’une solidarité.

 

Jean-Pierre, tu as été le maître d’œuvre de cette mutualisation des compétences et des points de vue. Elle s’est imposée, depuis, comme une nécessité et pour tout dire une évidence, tant il est désormais acquis que nos engagements ne sont rien s’ils ne sont pas portés par une force collective. Nous avons fait nôtres les postulats de Marcel Gauchet dont tu as su t’emparer pour insister sur « le danger d’effacement de la précédence du social, comme facteur de recul du civisme ».

Tu as depuis 12 ans avec l’élan des êtres de conviction, et l’énergie inlassable pour les faire triompher, mené les combats qui nous tiennent à cœur.

Aujourd’hui, derrière l’évidence, on mesure l’énergie qu’il a fallu pour trouver les points d’ancrage entre tout et tous ; les points de la cause commune, encore une fois celle du partage, dans cette aspiration essentielle que tu prônais déjà en 2010 à Arcachon, au nom des personnes que nous accompagnons : « renouer le lien de l’expérience à l’Autre, que l’expérience addictive a pu absorber ».

Tu as su adapter cette humanité, cet égard fondamental pour l’Autre, aux contours d’une époque aux vérités mouvantes, où les liens se dénouent plus facilement qu’ils ne se retissent. En 2012, au congrès de Toulouse, tu avais souligné l’importance de cette phrase de Daniello Martucelli : « Dans la modernité, l’intolérable n’est pas l’impossible mais l’irréversible ». Pour toi, il est impossible de traverser la période de crise et de mutations qui est la nôtre sans que nous, adultes aux charges qui sont les nôtres, n’endossions la responsabilité de penser comment s’opèrent ces basculements, et comment en accompagner les effets. Nous le devons à ceux pour qui le piège est possible, ou en vivent déjà la morsure ; nous le devons pour la jeunesse, nous le devons pour les parents.

 

Cette mise en garde est devenue un précepte car nos métiers sont des métiers de doute alors, merci, merci Jean-Pierre de nous avoir aidés aussi à triompher de nos tempêtes, en donnant à nos pratiques cette orientation cardinale, elle révèle la foi que tu portes en l’homme, comme valeur constante, quand les repères vacillent.

Dans ce mouvement-là, les rapprochements transdisciplinaires qui aujourd’hui ne se discutent plus, tu as voulu les porter et les transmettre jusque dans l’évolution des pratiques et des liens intersectoriels – faire ensemble, aller vers, faire alliance, décloisonner.

 

Les rassemblements qui sont les nôtres comme les journées annuelles font de toi un président exigeant. Tes discours attendus par nous tous en témoignent : à lire la centaine de pages, c’est au laboureur que je m’adresse, à celui qui ne s’accorde aucun compromis sur la profondeur, pas plus que sur le sens du sillon qu’il poursuit.

Tu dis « il ne faut pas lâcher sur notre volonté de préserver l’homme de lui donner les moyens de ses expériences et de ses capacités, nous défendons le droit d’accompagner l’usage, d’en limiter les risques autant que d’en interroger les causes, sans exclure, ni stigmatiser. »

Tu t’éclaires de philosophes, de chercheurs, d’écrivains, de poètes … Tu nous portes leur parole pour que nous aussi en fassions œuvre utile afin que personne ne soit laissé de côté, surtout pas les plus faibles, les plus exposés, les plus humiliés. Et tu cites Edgar Morin, pour soutenir la justice sociale comme valeur : « l’ingrédient vital, dont nous avons besoin, résurrection d’une possibilité … »

Ton combat pour l’égalité d’accès à la prévention, la Réduction Des Risques, les soins, passera par une redéfinition partagée des concepts ; pour que chacun s’en empare, les fasse vivre et les déploie.

 

Quand tu es arrivé à l’ANIT, la prévention était une mission possible des CSST : pour toi et quelques autres, elle était déjà un engagement.

En 1999, un pas décisif est franchi pour sortir de la stigmatisation de la drogue, comme alpha et oméga. Il s’agit de s’intéresser à nos comportements, à l’ordinaire des addictions, mais la question se pose, de savoir comment changer de paradigme dans les pratiques.

Tu proposes alors de « grandir parmi les addictions » et nous grandissons ensemble. Tu construis le concept de «société addictogène ». Il deviendra notre bien commun, un bien public. Et la prévention devient en 2016 une mission obligatoire des CSAPA dans la loi de santé, incluant ainsi l’Intervention Précoce et les consultations jeunes consommateurs.

Aujourd’hui, il n’y a pas une ARS qui n’attende des moyens pour créer des CJC et conforter l’Intervention Précoce sur les territoires. Je t’entends penser. Tu n’es pas le seul c’est vrai, à avoir porté la nécessité de ces rencontres là, mais c’est toi qui nous a tous converti à l’éducation préventive, tu en as ciselé les contours année après année. Tu reprends une définition Bernard Stiegler : « C’est une transmission de compétences sociales qui élève à la responsabilité. » En cela, tu as redonné du sens à des mots qui finissaient par s’écraser sous la banalité, tels que : « l’attention à l’Autre », « l’autorité », « accompagner », mais aussi « le goût des choses », « le goût de vivre » …

 

Tu plaides aussi pour que face à la société addictogène qui fabrique, comme l’écrit Marc Valleur « le désir malade », nous abandonnions l’illusion d’éradication « des drogues ». « Nous ne pouvons laisser une société toujours plus addictogène répondre par toujours plus de législation, de médicalisation, et toujours moins d’éducation et de prévention ».

Face aux dérégulations, tu appelles à de nouvelles régulations, économiques, politiques, éducatives, pour toutes les substances et tous les comportements ; c’était le thème l’an dernier, au Havre.

C’est d’ailleurs une question qui déclenche chez toi de saines colères, quand tu demandes « où est la cohérence à vouloir confondre fermeté et judiciarisation des comportements privés, dès lors qu’il s’agit plutôt de limiter l’influence des lobbies de l’alcool ». Déjà à Lyon en 2011, tu déplorais que « la démarche de prohibition [soit] idéologique et politique, [ignorant] la science et l’économie ».

 

Tu récuses aussi tout discours qui bafoue la parole des usagers et tu aimes à rappeler l’injonction d’Eluard : « Laissez-moi seul juger de ce qui m’aide à vivre ». Il t’apparait essentiel de considérer les usagers comme des partenaires à part entière, forts de leur savoir expérientiel.

C’est tout naturellement, dans la continuité de ce parcours que, pour une mise en œuvre efficiente de la RDR, tu soutiendras les alliances avec toutes les associations d’autosupport. Et la Fédération ne parlera plus en leur nom, mais avec eux.

 

Ici, en 2009 est ouverte pour notre 30ème anniversaire une salle de consommation avec le collectif du 19 mai, malgré l’hostilité politique du moment.

Tu encourages aussi l’accompagnement des consommations, la Réduction Des Risques en prison, la substitution injectable, tous les travaux contre l’Hépatite C, les actions en milieu festif, toute la réflexion autour de l’alcool… En tout, on retrouve le fil conducteur que tu n’as jamais lâché et que tu nous as invité à suivre : encourager et, si possible, s’unir à tout programme qui peut contribuer à réduire les risques et les dommages, favoriser les pratiques intégrées de prévention, de Réduction Des Risques et de soin et le continuum des interventions.

 

Cher Jean-Pierre,

Tu reprends volontiers et aimes ce titre d’un livre de Cynthia Fleury « Les irremplaçables ». Je lui soufflerais volontiers un prochain titre : « Les infatigables ».

Nous nous demandons tous, comment tu fais pour être à 7 heures à France Inter, à 12 heures à France Info, à 18h30 sur CNews, à 0h10 sur BFM ; pour écrire entre autres l’année dernière avec Aude Stehelin et Murielle Lascaux « Adolescents et cannabis : que faire ? » ; 2 ans plus tôt avec Pierre Chappard « Salles de shoot : les salles d’injection supervisée à l’heure du débat français » ; et 1 an avant avec Alain Morel « Drogues : faut-il interdire ? ».

Tu peux nous dire maintenant : c’est quoi la marque de ton speed ?

Ne réponds pas tout de suite. J’ai une petite idée… Probablement le respect et la tendresse de Marina, Antoine, Thomas et Loulou et l’attention permanente de Nathalie.

Vous avez su ensemble mener des débats particulièrement denses au Conseil d’Administration, en calmant les ardents et soutenant la parole des plus timides.

Tu tiens probablement de tes années de rugby ce qu’il a de plus élégant. Ecoutons Daniel Herrero : « Beaucoup plus qu’une ordinaire affaire de technique, l’art de la passe relève de l’univers magique du lien, de l’attachement, du don ».

Tu aimes aussi la mêlée. Tu sais taper en touche. Tu sais aussi triompher vers l’essai, mais tu acceptes toujours que d’autres le transforment.

Capitaine, le 5 juillet, tu passeras le ballon avec la reconnaissance de tes pairs, dans la joie de la mission accomplie, transmise parce que jamais finie, et tant qu’il y a des hommes, ta pensée sera précieuse pour continuer la route de la Fédération.

Mes derniers mots seront les tiens, ici, il y a 9 ans. Ils illustrent pour nous le sens profond de tes 12 années de présidence :

« L’éducation est la conquête de la liberté d’aller vers un monde ouvert, foisonnant de possibles, d’opportunités et de risques, un monde qui ne serait pas qu’interdits… puisque nous aurions repris confiance en l’homme et en ses capacités à se servir des objets qu’il invente.

Continuons, ensemble, d’aider l’homme à grandir parmi les addictions, à humaniser un peu de sa part maudite, c’est ainsi que nous transmettrons à nos enfants ce bon usage du monde qui ouvre aux plaisirs de la vie. Faisons-nous confiance. Ensemble, encore » …

 

Martine Lacoste

Vice-Présidente Fédération Addiction

Paris, le 24 mai 2018