[VIDEO] Discours d’ouverture de Jean-Pierre Couteron lors du #CONGRESADDICTION 2018

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Discours 2018 du Président Jean-Pierre Couteron :

De l’homo sapiens aux premiers paysans, des ouvriers de la révolution industrielle aux enfants des technologies de l’information, l’homme noue avec les objets qu’il invente des relations dont la complexité

augmente aussi exponentiellement que le nombre et la technicité, au risque de susciter une techno phobie, comme le souligne C. Malabou[1]. Pour l’éviter, nous avions réfléchi à l’appropriation de ces techniques, objets ou substances potentiellement addictives, ce qui nous a conduit à défendre des politiques de régulations. Nous en avons l’an dernier étudié les versants juridiques et économiques, ceux d’un bon usage du monde. Cette année, nous aborderons le versant du bon usage de soi, entre paradis et intelligence artificiels.

Commençons par l’intelligence, notion en débat permanent. R. Zazzo[2] lui donnait une double mission : d’une part, produire les inventions capables de résoudre nos problèmes en repoussant les limites du possible jusqu’à faire de l’humain l’espèce dominant le monde, héritant au passage de la responsabilité de ne pas le détruire[3] ; d’autre part, contrôler ce dépassement des limites, pour juguler son risque d’aveuglement par excès de toute puissance. D’autres dimensions de l’intelligence se sont depuis ajoutées, émotionnelle, collective[4], digitale[5] en attendant l’intelligence supra humaine.

Ces intelligences ne servirent pas d’emblée à atteindre un paradis, souvent plus religieux qu’artificiel. Selon le scénario prométhéen des V et IV siècle avant JC, elles ont d’abord permis à l’humain, sous doté par la nature, de rattraper son retard en « allumant le feu », premier objet d’augmentation. Ce rattrapage s’est aussi, et dès l’origine, appuyé sur l’éducation et son augmentation des compétences. Education et objet se sont ainsi associés au service d’une perfectibilité humaine, soumise tout au long du Moyen Age à la volonté divine et aux limites de la nature. Elle s’en émancipera grâce à la révolution scientifique du XVII et aux Lumières du XVIII. L’homme prend son destin en charge, se rêvant « entrepreneur de lui-même », il expérimente le  libre arbitre. Adam Smith et Auguste Comte feront ensuite de la perfectibilité une loi du progrès, apte à corriger les imperfections des modes de vie. Marx la placera sur le terrain de l’économie et l’industrie. A la fin du XIX, le darwinisme y verra un principe de sélection biologique. Au XX et en début de XXI siècle, avec Wiener et la cybernétique, elle donnera naissance à l’ordinateur et à l’IA, initiant l’actuelle société « de l’amélioration »[6] décrite par N. Le Devedec. Une part de la médecine y devient « médecine de l’augmentation »[7], cherchant à «optimiser l’humain ». L’expérimentation des substances s’y banalise, en en faisant espérer de nouvelles, plus efficaces et moins dangereuses, entre rythme binaural ou nootropes, ou faisant redouter la poursuite de l’Infinie Comédie des produits, comme dans le roman éponyme de David Foster Wallace. Démultipliée par l’IA, l’antique perfectibilité est au cœur de nombreux débats : crainte du remplacement de l’humain par les robots, crainte sur sa gouvernance économique, espoirs de traitements, diagnostics et autres avancées rendues possibles par sa formidable collecte de données et sa puissance de calcul. Nous aborderons un sujet plus modeste, en lien avec l’insatiable désir de récompense  et la perfectibilité humaine. Maintenant émancipées des dieux et de la nature, dégagées de la chimie, augmentées par l’IA et les possibles des techno-sciences, elles convergents pour offrir à l’humain un monde sans limite et de satisfaction permanente[8]. Cet espoir d’un paradis où « durent les moments doux », croisant un imaginaire de Science Fiction mais capté par une économie débridée, risque d’épuiser autant les ressources de la personne que celles de la planète. Avant de proposer nos réponses, prenons le temps d’en examiner trois enjeux, loin de la polémique qu’avait ouverte le livre de Sloterdijk « Règles pour le parc humain »[9], de celles que suscitent les possibles des sciences, euthanasie, GPA, ou de celles sur le statut de l’alcool, du cannabis et autres substances.

1°) Le premier enjeu commun est celui de l’effacement de nos principales limites. Limites spatiales : nous allons partout, sur la terre comme au ciel. Avec, en autres conséquences, ces flux humains et de marchandises d’un marché mondialisé, au milieu duquel circulent les drogues. Limites temporelles, transcendées par ces accès rapides et permanents à l’état de plaisir que nous avons inventés. Ce double dépassement concurrence la répétition effort/frustration de l’exercice de soi, à qui incombait jusqu’alors l’essentiel de ce travail[10]. La  répétition est au cœur de l’apprentissage, selon les recherches de la neuroscientifique Pascale Toscani[11], répéter un exercice, un geste jusqu’à « le faire sans réfléchir », jusqu’à ce qu’il fasse corps, permet de se l’approprier. Comme d’autres contraintes, elle n’est supportée que pour les plaisirs qu’elle ouvre, la victoire pour le sportif, la gloire pour l’artiste, la place sociale pour chacun. C’est cet équilibre que les nouvelles possibilités de dépassement des limites sont en train de changer. Lipovetsky[12]avait souligné combien l’hyper consommation banalisait le recours aux stupéfiants en saturant le désir, Bostrom[13] montre que la bioperfectibilité, en transformant les limites naturelles en d’inutiles obstacles effaçables, démode l’effort d’apprentissage, ouvrant la voie au dopage. Dans l’histoire de l’addiction, ce contournement des limites par une aide chimique, suspectée d’en empêcher l’expiation tout en en reproduisant le modèle, a inspiré des solutions anti-médicamenteuses aux conséquences dramatiques, comme celle du Patriarche. On retrouve un peu cette posture dans la mise en cause de la Stimulation Cérébrale Profonde, expérimentée dans le traitement de l’alcoolisme ou de la NEURO AUGMENTATION, nouveau métissage humain « par hybridation du cerveau avec des composants électriques »[14], assimilé à du dopage intellectuel.

L’histoire rend modeste sur la possibilité d’anticiper si les effets des avancées technologiques seront positifs ou négatifs, ils se déplacent d’un domaine à un autre, de l’eugénisme à l’aide aux vulnérables,  du poison au médicament. Si l’on veut sortir des impasses moralistes, il faut se poser les questions qu’abordera la plénière de demain, animée par Sandrine Cabut, auteure avec Marc Lévèque d’un beau livre sur « la médecine de l’âme ». Dépasser l’interdit ou faire preuve de curiosité condamne-t-il à ne plus savoir s’arrêter ou se contrôler ? Atteindre plus vite le plaisir en supprime-t-il les chemins de traverse? Les catégories d’infini et d’accélération sont-elles seules aptes à nous satisfaire ?  Comment préserver la capacité à ne pas faire ce dont nous sommes pourtant capables, chère à Spinoza autant qu’à Deleuze? Garder le contrôle de soi dans un monde sans limite est un défi qui concerne autant l’humain augmenté que la personne usagère, quand elle veut préserver le temps de l’usage, ce petit dribble du plaisir avec la norme, du temps où l’emprise biologique en réduit la complexité/dualité à la répétition mécanique/mortifère.

2) L’évolution de la complexité est donc le deuxième enjeu commun entre la perfectibilité humaine et l’expérience d’usage. Il serait trop long de définir avec précision le périmètre de cette complexité si propre à l’humain, il faudra nous contenter de l’évoquer en creux, à travers quelques scénarios où elle disparait. Celui de l’addiction, quand le processus de focalisation que nous avions décrit avec Alain Morel[15] vient appauvrir les interactions émotives, sociales et psychologiques, jusqu’à réduire la vie aux seuls rituels de l’usage.  Avec des conséquences souvent moins sanitaires, celui de ces passionnés qui s’enferment dans leurs communautés d’usage. La complexité disparaît aussi, dans notre société de transparence[16], avec le scénario des algorithmes qui évacuent erreurs, contradictions et surprises, limitant nos choix à leur pré-sélection[17]. Elle se retrouve enfin dans nos existences parfois monotones[18], avec leurs habitudes, cette seconde nature d’Aristote, et leurs répétitions pas toujours apprenantes.

A l’encontre de cette énumération, la disparition de la complexité donne à nos existences l’exceptionnelle saveur de ces moments où l’on se sent bien, en accord avec soi-même, avec ceux qui nous entourent et le monde dans lequel on se trouve. Dans ces parenthèses dont on voudrait qu’elles durent toujours, tout est harmonieux, sans effort et sans conflit, ça coule, c’est cool. Un paradis.

Que surviennent un accident, une rencontre ou une maladie, et se découvrent, à côté de la vie vécue, d’autres inflexions qui vont la changer, d’autres mondes pour d’autres vies[19]qui resteront virtuelles. A ces vies perdues comme à ces vies imaginées, il nous arrive de rêver, avec envie, ou de frémir, avec angoisse ou colère. L’hésitation sur les vies possibles, le « je est un autre », est au cœur des questions de la jeunesse. Avec l’âge, le mécanisme s’inverse, on a sa vie derrière soi, avec les éventuels regrets des vies que l’on aurait pu avoir.

Alors, quand le neuromarketing s’allie au big-data pour profiler nos choix, qu’à l’hésitation succèdent le click autoconfirmant et la mécanisation[20]  des recherches, au risque de supprimer l’aléa, il faut s’interroger sur la préservation du libre-arbitre et de nos jeux avec la complexité. Trois exemples au passage :

– en 1er, l’accentuation de l’entre-soi, repliant la diversité du monde sur la singularité des attentes, offrant à la personne un univers moulé à ses désirs qui ne lui résiste plus, ne la surprend plus. Elle rend moins apte à supporter l’autre et ses différences, au risque du totalitarisme des foules évoqué par Huxley ou de la monotonie dont s’inquiétait Bernanos[21], dés 1947, au regard du «nombre sans cesse croissant d’hommes, habitués dès leur enfance, à ne désirer que ce que les machines peuvent leur donner». En serons-nous augmentés ou limités?

– le 2eme sera l’automatisation du choix de la saine attitude par les capteurs de l’e-santé qui équipent l’homme neuro-calculateur, comme l’anti démarreur éthylométrique, ou la voiture sans chauffeur qui déjà le remplace. Sortirons-nous renforcés ou affaiblis d’avoir laissé le contrôle de soi à l’automatisation de la surveillance ?

– le dernier illustre l’opposition passé/modernité. Dans le passé, Bachelard[22] avait décrit les dangers du feu, ses incendies et brûlures, autant que ses bienfaits, nos rêveries devant ses flammes ou ces temps de partage d’un repas qu’il permettait de préparer. Aujourd’hui, les écrans sont suspectés de détruire ce qui reste de ces temps communs, orientant l’attention des enfants[23] hors du foyer, alors qu’ils sont aussi de formidables supports d’ouverture au monde. Saurons nous faire la part des écrans comme nous avons fait la part du feu ?

3) Nous terminerons notre réflexion sur cet enjeu de la captation de l’attention, nouveau conflit entre le monde univoque de la technologie et celui polysémique de la culture ou une simple étape d’acculturation. L’importance  de l’attention nous est rappelée autant par les injonctions à être attentif que par nos nombreux efforts pour l’attirer. Les repentis de l’industrie californienne, dénonçant les « pirates de l’attention » qu’ils ont inventé, en dévoilent des enjeux économiques : notre attention a un prix. D’autres travaux en soulignent les conséquences néfastes et une récente tribune de Richard Freed[24] dénonce l’alliance neuro-sciences et psychologie de l’enfant qui présiderait à l’élaboration de programmes et objets de plus en plus aptes à capter l’attention. En 2009, dans cette même salle, nous interrogions les possibles limitations de l’hyper–sollicitation suscitée par la culture consumériste [25]. On commençait à parler de semaines sans écran, de « digital detox », il est aujourd’hui banal de conseiller des stratégies de « gestion » de l’objet : désactiver ses notifications, partir en vacances dans une  zone blanche, ne pas dormir avec son écran. Nos écoles vont expérimenter le « sans portable » et le ministre de l’éducation nationale parle de s’adapter à une « civilisation des écrans ». Sous un autre angle, dès 1980, Norbert Elias[26] avertissait que LA COMPLEXITE de nos sociétés nécessiterait un haut niveau de CONTROLE DE SOI. Avec la prise en compte de l’épigénèse, du rôle des habitudes, de l’expérience et de l’éducation dans le développement des connexions neuronales, popularisées entre autres par Stanislas Dehaene[27], des réponses visant ce meilleur contrôle de soi sont proposées, illustrées par le succès de Petits bambous ou le développement de la pleine conscience. Les experts sont nombreux à réclamer cette éducation préventive. Pour JP. LACHAUX[28], chercheur en neuroscience, la multiplication d’écrans nécessite de réguler la rencontre entre nos enfants et ces objets potentiellement addictifs, et d’éduquer leur attention, pas simplement de repérer et traiter l’addiction. Gérard BERRY[29], titulaire de la chaire d’informatique au Collège de France, défend un enseignement multi-sensoriel qui mettrait au même plan motricité et intellect et harmoniserait progression personnelle et interaction avec les autres. Intégrant l’enseignement de la logique informatique, il apporterait l’« explicabilité » souhaitée dans le récent rapport VILLANI, aidant à recourir aux algorithmes quant ils démultiplient nos capacités ou à les écarter, quand ils nuisent à la liberté de nos choix. Repenser  et renforcer l’éducation tout en évitant une exposition trop précoce et passive à la publicité, au marketing, aux écrans préserverait l’attention comme socle du libre arbitre et du respect de soi et de l’autre. Le risque est grand que cette éducation soit inégalement proposée. Nous en débattrons lors de la plénière confiée à Louise TOURRET, animatrice de la rue des Ecoles sur France Culture.

4°) Ce rapide survol des 3 enjeux communs humain augmenté/personne usagère nous a aidé à interroger leur ambition partagée d’un paradis sans contrainte ni limite. Pour l’atteindre, nous avons modifié nos limites temporo-spatiales, attentionnelles et les paradoxes de notre complexité, induisant indirectement un changement de statut des drogues, devenues des marchandises, dans un monde où l’humain continue d’en inventer chaque jour.

Nous avons aussi transformé le cadre où s’en ressentent les effets, accentuant l’impact de ces moments d’exceptions hérités de l’hubris grecque, où l’anticipation de la mort comme inéluctable et de la vieillesse comme inévitable incite à jouir au mieux de l’étroite fenêtre du présent, pour vivre cette belle vie évoquée par P. Pharo[30]. Dans un tel contexte, rares sont les pratiques sans risque, y compris les plus saines : le sport peut conduire aux bienfaits de l’activité physique autant qu’aux méfaits du dopage ou de la bigorexie ; les écrans, ces fenêtres sur le monde, donnent lieu à des problèmes bien réels,  et la ministre de la Santé, A. Buzyn a rappelé ce qu’il en est pour l’alcool.

Cela aurait pu conduire à quitter la posture où « abandonnant son rôle régulateur, notre société pousse à l’extrême le paradoxe de promouvoir ce que dans le même temps elle réprime »[31], et donc à changer enfin les pratiques pénales. Cela ne semble hélas pas le cas, un toilettage à coup d’amende forfaitaire et un énième plan de lutte contre le trafic sont annoncés, laissant l’alcool se déverser par les brèches de la loi Evin. Accompagner l’usager confirme pourtant l’importance des règles et limites et leur fonction de protection quand elles régulent l’accès et modèrent l’incitation publicitaire sans pénaliser l’usager. Accompagner l’usager nous rappelle aussi le danger de vouloir normaliser trop vite en pénalisant,  une nature humaine aussi diverse que complexe. D’où la nécessité de compléter ces nécessaires règles et limites par une éducation préventive. Ainsi, comme aime à le dire J.M Delile, le champ de l’addictologie resterait celui des troubles des usages, en évitant de systématiquement pathologiser une expérience dont il faut clairement dire et contenir les risques, y compris les plaisirs du risque car « pour être un bon vivant, mieux vaut être vivant » ajoute W. Lowenstein. Alors osons la régulation. Comment ne pas faire le lien entre l’épidémie d’overdose aux USA et la faible régulation des médicaments anti-douleur qui l’a précédée, saluons le travail fait chez nous par l’ANSM et les contributions du groupe T2RA de la DGS. Comment ne pas s’inquiéter d’une privatisation partielle de la FDJ, alors que l’action de l’autorité de régulation des jeux en ligne, l’Arjel, reste limitée. Posons-nous la question d’une régulation des écrans et mesurons le piège d’avoir laissé aux seuls industriels de l’alcool l’usage et la définition du mot « modération ». L’exercice du libre-arbitre n’a pas été préservé par une prohibition qui a placé les produits dans les mains des maffias, entraînant une répression d’autant plus vaine et violente qu’elle prend à contre-pied la culture de l’hyper-usage. Il ne l’a pas plus été par un marché soumis à l’influence des lobbys et qui fait porter l’essentiel du contrôle aux usagers. Pour sortir de ces approches où le décideur semble surtout se protéger de la complexité du sujet, défendons les 4 registres de la régulation :

– d’abord, le registre de l’information sur les produits, leurs dangers et risques, à l’exemple du pictogramme SAF, du nutri-score, des campagnes SPF, du travail de MAADigital, ou de ce qui pourrait être la mission du service sanitaire,

– puis le registre d’une production raisonnée pour une consommation raisonnable, d’un marché régulé pour un accès régulé. Les drogues sont des marchandises, mais ce sont des marchandises à risques. Un des rôles des pharmaciens d’officine, n’est-il pas de réguler la rencontre. Alors reconstruisons la loi Evin, renforçons les autorités de régulation, prix minimum, paquet neutre.

– ces 2 premiers registres seront complétés par celui d’une éducation qui apprend, non le goût de la consommation, mais le partage des émotions, la gestion du stress et des angoisses, l’affirmation de soi, indépendamment du seul effet d’une substance ou d’un objet. Pour qu’ils ne restent pas le privilège de quelques-uns, dans ces écoles que ceux qui savent réservent à leurs enfants, vous vous mobilisez pour diffuser les programmes de compétences psycho-sociales, promis depuis 2009!

– enfin, le registre de l’intervention précoce et de la réduction des risques, en lien avec les acteurs du premier recours, pour aller au contact des premières expérimentations et des personnes concernées.

Ces 4 registres disposent chacun de solutions validées, aucune ne pouvant être la solution unique. Travaillons à les articuler pour, selon l’expression de William Dab, ancien directeur de la DGS, arrêter de se « contenter de dire la science » et oser définir les problématiques « de façon plurielle, en expliciter les incertitudes et (en) mettre en débat leurs implications…»[32]. Vous nous invitez, Mr le président, à nous mobiliser, acteurs des mondes économique, culturel, sportif, de la formation, de l’éducation, des soins, de la RDR, familles, entourages.  Nous y sommes prêts, et non pour mener une ingagnable guerre à la drogue, mais au service d’une régulation qui déploierait ses 4 registres.

5°) Au moment de conclure, il reste difficile d’anticiper les nouveaux paradigmes qui accompagnerons l’IA. L’humain parfait, sans erreur et sans risque, sans surprise ni débordement, aux abus contrôlés par la technique, celui de Minority Report, sera-t-il celui de nos paradis futurs, ou resterons-nous des humains perfectibles aux vies intranquilles, luttant contre leurs passions et ambitions? Les trois enjeux parcourus laissent imaginer que l’IA modifiera notre perception de l’addiction pas simplement par ses thérapies virtuelles et traitements nouveaux, mais en mêlant l’idéal de perfectibilité à son infinie puissance. P. Pharo évoque la « conjonction entre un contexte….de technologies nouvelles et de mondialisation économique, qui offre toujours plus de récompense sur les marchés et des dispositifs neuropsychiques de récompense que partagent tous les humains »[33]. Ne regrettons pas l’ordre ancien, mais soyons sans illusions sur l’éventuelle gestion technico-magiques de nos désirs de belle vie. Pour éviter l’Infinie Comédie des objets/plaisirs, armons-nous d’éducation et de RDR. C’est dans cet état d’esprit qu’avec Aude Stehelin et Muriel Lascaux[34], nous avons écrit la version parent du PAACT pour jeunes fumeurs de cannabis, non pour angoisser, mais pour aider à agir.

Il peut sembler vain d’en rester à un registre associant quête de perfectibilité et formation de soi, promotion de la santé et réduction des risques, afin que ce goût de l’intense, ces désirs de gloire et de plaisirs, cette envie d’irrationnel qui sont le vif de la complexité humaine ne se lient pas aux seuls objets ou comportements à risques. Il peut sembler naïf, alors que s’annoncent tant d’inventions nouvelles, d’aller vers le futur de l’IA en poursuivant avec nos enfants le pari éducatif transmis par nos parents. Nous savons qu’à lui seul, pas plus qu’aucun des 3 autres registres de régulation, il ne suffira. Mais le combat qu’il instaure en chacun de nous pour devenir un autre est bien celui qui nous fait humain…simplement humain, en acceptant la mort et autres limites de nos vies. Il n’a rien à voir avec ces retours en arrière qu’essayent d’imposer les tenants d’obscurantismes qu’il nous faut encore affronter. Car ces limites, nous avons aujourd’hui conquis le droit de les choisir. C’est un droit, mais qui ne nous donne pas tous les droits, il nous émancipe de nos limitations, pas de nos responsabilités, au nom du partage du monde et du respecter de l’autre, d’un bon usage de soi…

Alors continuons d’apprendre à nos enfants à choisir, c’est à dire à tailler dans la complexité de leur vie pour oser la vivre,  continuons de les aider à avancer,  c’est à dire à repousser leurs limites pour en atteindre la limite, apprenons leurs à être attentifs, à eux et entre eux, comme le chantait le grand Jacques « sur la terre, face aux dieux, tête en l’air, amoureux d’une émotion légère comme un soleil radieux ». Le reste leur appartiendra…

[1] Malabou C.,  Métamorphoses de l’intelligence : que faire de leur cerveau bleu ?, Paris, PUF, 2017

[2] Zazzo R, Qu’est ce que la connerie, Madame », in Où en est la psychologie de l’enfant, Denoel GOnthier, 1983

[3] Jonas H., le principe de responsabilité, Flammarion

[4] Lévy P., Cyberculture, Paris, Odile Jacob, 1994

[5]  capacités qui permettent aux individus de relever les défis et de s’adapter aux exigences de la vie numérique …

[6] Le Dévédec N., La société de l’amélioration – La perfectibilité humaine des Lumières au transhumanisme, Liber, 2015

[7] Bostrom N., Super Intelligence, Dunod, 2017

[8] Pharo P., Le capitalisme Addictif, PUF

[9] Sloterdijk P.,  « Règles pour le parc humain »,  2010, Fayard

[10] Sloterdijk, P., Tu dois changer ta vie,  Buchet/chastel, 2015

[11] Toscani P., les neurosciences au cœur de la classe, Chroniques sociales

[12] Lipovetsky G ;, Le bonheur paradoxal. Gallimard, 2006),

[13] Bostrom N., idem

[14] Léveque, M.,  Cabut S., La chirurgie de l’âme, Jean Claude Lattes, 2017

[15] Morel A., Couteron JP., « Les conduites addictives », Dunod

[16] Byung-Chul Han, La société de transparence, PUF, 2017

[17] Benasayag M., « Cerveau augmenté, homme diminué », La Découverte

17 Deleuze G., Différence et répétition, Paris, Puf, 1968

[19] Schlanger J., L’usage de soi, Hermann, 2017

[20] Musiani F., Internet et vie privée, UPP, 2017,

[21] Bernanos G., La  France contre les robots, Poche, 1999 (1947

[22] Bachelard G. Psychanalyse du feu

[23] Noël Janis-Norton, Calmer Easier Happier Screen Time: For parents of toddlers to teens: A guide to getting back in charge of technology, 2017

[24] Feed R., tribune « The Tech industry’s war on Kids » publiee sur Medium, Mars 2018, sur Laviemoderne.net, @LOys Bonod

[25]  Bauman Z., La vie liquide Poche, 2013

[26]  Elias N., Au-delà de Freud, sociologie, psychologie, psychanalyse, La Découverte, 2010

[27] Dehaene S., Le code de la conscience, Paris, Odile Jacob, 2014

[28] Lachaux JP, Le cerveau Attentif, contrôle maitrise et lacher prise, 2013, Odile Jacob

[29] Berry G.,  L’Hyperpuissance de l’informatique: Algorithmes,données,machines, réseaux,  Odile Jacob, 2017

[30]  Pharo P., la Belle vie dorée sur tranche, Paris Vrin, 2017

[31]  Morel Couteron, Drogues, faut – il interdire ? Dunod, 2001

[32] Dab  W., Salmon D., « Agir face aux risques sanitaires », PUF, 2013

[33]  Pharo P., Le capitalisme addictif, PUF, 2018

[34] Couteron JP, Lascaux M., Stehelin A., « Cannabis et adolescents, que faire ? », Dunod, 2018