Tribune de François Bourdillon – Alcool : nouvelle attaque contre la santé

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Avec un amendement à la loi Macron, le gouvernement est en passe d’autoriser de faire inpesde la publicité rédactionnelle pour des produits contenant de l’alcool, vidant de sa substance la loi Évin. Il s’agit aujourd’hui de mener une politique de prévention des consommations excessives.

Il y a 25 ans le Parlement votait la loi Évin relative à la lutte contre le tabagisme et l’alcoolisme. Cette loi permettait à la fois l’information sur les boissons alcooliques et assurait un encadrement de la publicité assorti d’un avertissement sanitaire. Encore aujourd’hui, cette loi doit être regardée comme un marqueur de progrès dans notre pays.

Elle a créé un équilibre de société, prenant en compte la place de l’alcool dans notre pays (convivialité, terroir…) et des impératifs de santé publique tant les dommages sanitaires et sociaux de la consommation excessive d’alcool sont réels.

Une consommation excessive

L’alcool est consommé très régulièrement en France ; c’est l’un des pays les plus consommateurs en Europe. À côté d’une consommation maîtrisée pour le plaisir et la sociabilité, la consommation excessive est, avec le tabac, un des principaux déterminants de santé et d’inégalités sociales face à la santé. L’alcool est impliqué dans de très nombreuses pathologies de l’appareil circulatoire, du système digestif (gastrite, hépatite, cirrhose), du système nerveux et des maladies mentales (polynévrite, encéphalopathies) ; il est responsable de cancers et des syndromes d’alcoolisation fœtale, première cause de handicap non génétique et évitable qui frappe 8 000 nouveau-nés par an (autant d’éléments pour lesquels nous disposons de solides preuves scientifiques).

L’alcool provoque également de nombreux dommages sociaux bien connus : accidents de la circulation, du travail, absentéisme, violence, maltraitance, délinquance, etc. Au total, l’alcool serait impliqué dans près de 50 000 décès par an. C’est pourquoi une politique non prohibitionniste doit disposer d’un volet prévention pour réduire les conséquences sanitaires et les dommages sociaux. Or la prévention des consommations excessives d’alcool est en passe d’être réduite comme peau de chagrin. Il ne restera bientôt plus que les centres de prise en charge des personnes ayant des difficultés avec l’alcool.

Une loi déconstruite

D’année en année, la Loi a été minutieusement déconstruite sous la pression des lobbys des alcooliers. L’amendement à la loi Macron voté à l’Assemblée nationale vide définitivement de sa substance la loi Évin ; c’est la goutte de trop ! En 1994, le Parlement avait autorisé la publicité par affichage interdite depuis 1991, puis en 1998 la vente d’alcool dans les buvettes des stades ; en 2005, il a autorisé les références aux appellations d’origine et aux saveurs olfactives et gustatives permettant aux publicitaires de séduire, de faire rêver ; en 2009, il a autorisé la publicité sur Internet qui permet d’atteindre les populations cibles choisies et particulièrement les jeunes ; en 2015, il serait en passe d’autoriser de faire de la publicité rédactionnelle pour faire de la promotion des produits contenant de l’alcool, si le Gouvernement ne s’oppose pas au vote du Parlement. C’est la santé des populations qui est attaquée, et particulièrement la jeunesse.

Dans ce contexte, il n’est pas étonnant d’observer depuis 10 ans une augmentation des consommations excessives d’alcool en particulier chez les 18-25 ans. En 2014, les ivresses répétées (au moins trois dans l’année) concernent 28 % de ces jeunes (19 % en 2010 vs 8 % en 2005) ; les ivresses régulières (au moins 10 par an) concernent 10 % d’entre eux (7 % en 2010 vs 2 % en 2005). Ce phénomène touche dorénavant aussi les jeunes filles (5 % ont déclaré des ivresses répétées). Les modes de consommation d’alcool sont clairement, aujourd’hui, la recherche d’ivresse, le fameux «binge drinking» qui doit être considéré comme la banalisation de l’ivresse, le résultat de la re-normalisation de la consommation excessive d’alcool.

La prévention de la consommation excessive dans notre pays, si la loi est votée, risque d’être réduite à son plus bas niveau (seule l’interdiction du parrainage persiste malgré une proposition d’amendement à la loi Macron lors de sa discussion à l’Assemblée) alors même que les dernières données de consommation plaident pour un renforcement de cette prévention.

Une publicité efficace

Déréguler la publicité, c’est pour vendre plus et faire consommer plus ! La publicité est efficace : 13 études internationales ont démontré le lien significatif entre l’exposition à la publicité et l’augmentation de la consommation d’alcool chez les buveurs, notamment chez les jeunes. Mobiliserait-elle autant d’investissements (460 millions d’euros en 2011 en France) si elle ne l’était pas ? Pour référence, les dépenses alcool de l’Institut national de prévention et d’éducation pour la santé sont de l’ordre de 3 millions par an.

L’excès de consommation se traduit par de nombreux drames humains et par des coûts financiers importants visant à faire face aux conséquences socio-sanitaires de l’alcool. En 2000, son coût social avait été estimé à 37 milliards par an par Pierre Kopp, soit près de 600 euros par habitant et par an. Cette enquête est actuellement réactualisée par l’Observatoire français des drogues et des toxicomanies (OFDT) ; ses résultats sont attendus dans les prochaines semaines.

Pour un plan national de prévention

Au moment où on vote une loi de modernisation de notre système de santé, où le Gouvernement tout entier, derrière la Ministre de la santé, s’engage à renforcer la prévention, le fait d’adopter des mesures sous la pression des alcooliers allant à l’encontre de la santé de nos concitoyens est un facteur majeur de rupture de l’équilibre de la société.

Comme pour le tabagisme, il convient de porter un plan national de prévention des consommations excessives d’alcool avec une ambition orientée vers les jeunes, principales cibles des alcooliers. Car les consommateurs de demain se gagnent dès aujourd’hui, au détriment de leur santé physique, psychique et sociale.

Il faut réagir, et vite, car c’est un pilier de notre vivre-ensemble qui est menacé !

François Bourdillon, directeur général de l’institut de veille sanitaire (InVS) et de l’Institut national de prévention et d’éducation pour la santé (Inpes), préfigurateur de l’Agence nationale de santé publique,

Vous pouvez retrouver la tribune de François Bourdillon sur le site de l’INPES