Argumentaire

Liberté et santé, entre parcours et trajectoires : quelles confiances ? Quelles alliances ?

Quiconque a souffert d’une grave maladie ou en a été le témoin impuissant chez un proche sait que la santé est la première des libertés. La perte de liberté, la perte des capacités d’auto-régulation est même au cœur de certains troubles comme les addictions volontiers assimilées à un esclavage, une aliénation.

Pour autant, santé et liberté sont dans un lien ambivalent. Si les contraintes biologiques et la souffrance nous enferment, la volonté de promouvoir la santé va immanquablement se traduire par des mesures de sécurité plus ou moins contraignantes aux niveaux individuel et collectif (quarantaines, vaccinations, hygiène, contrôle des comportements à risques, etc.)

Dans une société qui peine à réguler la rencontre avec les objets possibles d’addiction (restriction de publicité, prix minimum et taxes, âge de vente etc.) , la tentation est forte paradoxalement, dès lors et dans leur intérêt-même, pense-t-on, de choisir à la place de ces personnes réputées avoir perdu leur libre-arbitre, de les soigner selon des règles et pour des objectifs édictés dans des visées normatives par les professionnels et même, le cas échéant, contre leur gré. Injonctions thérapeutiques, obligations de soins, « chaîne thérapeutique », « parcours de soins » très balisés… Nombreuses sont ces modalités d’intervention assez paradoxales où, au nom de la santé, individuelle et publique, on a tenté de résoudre par la contrainte une pathologie de la liberté…

 

En même temps, la revendication opposée du libre-choix des personnes amène obligatoirement à engager leur responsabilité. C’est ainsi que l’on observe dans beaucoup de pays, des restrictions d’accès à des traitements onéreux pour des dommages secondaires à des conduites addictives, tant que les intéressés ne modifient pas ces comportements qui augmentent les risques de récidive et donc de coûts sociaux induits.

Mais sommes-nous égaux devant le risque addictif et donc également « responsables » ? Face à des comportements ou des produits addictogènes, il apparaît que les différences interindividuelles sont majeures en termes de vulnérabilité. Les déterminants psychosociaux sont absolument essentiels. Inégalités sociales de santé, maltraitance ou négligence infantiles, stress, traumas et adversité sociale font que les capacités d’autorégulation et les facteurs de protection ou, à l’inverse, de vulnérabilité sont très inégalement répartis dont les modalités de transmission intergénérationnelle de mieux en mieux connues grâce aux progrès de l’épigénétique.

L’égalité d’accès aux soins, la solidarité ou, comme vient de le reconnaître récemment le Conseil Constitutionnel, le « principe de fraternité » doivent donc venir compléter et équilibrer le principe de liberté, à l’image du triptyque de notre devise républicaine.

En fait les données actuelles indiquent que c’est cette voie-là, complexe, qui tente de conjuguer liberté et responsabilité, égalité et solidarité, qui est la plus efficace. La culture de « réduction des risques et des dommages » (RDRD) a bien montré que c’est en renonçant à leur volonté présomptueuse de guider les patients sur la voie qui leur semble la meilleure que les professionnels peuvent les aider réellement à avancer, en soutenant leurs propres capacités de changement. Il nous a fallu nous départir de l’exigence préalable d’une « vraie » demande de soins, d’une « noble » demande de sevrage, pour apprendre à partir de leur propre demande : un logement ou un travail sans préalable, des seringues, un traitement de substitution, une aide sociale, une écoute, une réduction de consommation sans abstinence complète… Apprenons à nous départir de la démesure technicienne, des dogmes, des certitudes, les seules voies vers le salut et la guérison, des parcours trop bien fléchés, autant d’illusions et de liaisons parfois dangereuses.

Ces Journées nous invitent donc à nous dégager d’un savoir cadenassé, insensible et fermé à l’écoute de l’autre. S’il y a un art d’accompagner, peut-être se trouve-t-il en sortant des sentiers battus, dans la recherche d’une ouverture et d’une créativité communes où les attentes des uns peuvent rencontrer les savoirs et les données probantes des autres et vice versa.

De multiples voies plurielles, intégratives, complexes mais efficaces, à chacun de trouver la sienne ! Travaillons à réconcilier, mieux encore, santé et liberté.