Argumentaire

Homme augmenté, des paradis artificiels à l’intelligence artificielle
Quels changements de paradigme ?

 

Aujourd’hui, la science et les technologies nous proposent un nouveau seuil d’évolution. Les Sciences nous ont sortis de l’obscurantisme et ont permis des progrès considérables, particulièrement en termes de santé : les vaccins pour éloigner les grandes épidémies qui avaient pu décimer la planète, les prothèses et les médicaments pour réparer l’humain.  Toutes ces inventions, et bien d’autres, ont fait évoluer nos réponses à cette question que porte l’addiction depuis toujours, celle de la gestion de notre plaisir et de nos douleurs.

Comment aujourd’hui ne pas soutenir un tel élan ? Nous le retrouvons porté par le transhumanisme*. Mais ce mouvement ne se contente pas de protéger ou de réparer, il ambitionne l’amélioration de la condition humaine par la technologie. En cela, il nous pose des questions qui  méritent notre attention. Ray Kurzweil, l’un de ses leaders, va jusqu’à affirmer : « La mort est une tragédie. Nous n’avons pas encore les connaissances nécessaires pour vivre indéfiniment, mais on en sait suffisamment pour parvenir… à un point de basculement où, grâce au progrès scientifique, nous parviendrons à gagner toujours un peu plus sur le temps« . La perspective d’une vie immortelle, appareillée par des prothèses augmentant les capacités physiques et mentales, des implants électroniques dans le cerveau assurant l’interface avec des ordinateurs et des traitements médicaux ou génétiques interrompant le vieillissement et la mort, croise ainsi l’histoire de l’addiction et de ses jeux avec les limites « naturelles ».

Les avantages et dangers des technologies de l’amélioration ou de l’augmentation humaine regroupées sous le sigle NBIC (nanotechnologies, biotechnologies, informatique et sciences cognitives) ne sont-ils pas une suite de l’expérience artisanale d’amélioration de soi de l’addict, comme un préambule de ce que sera l’homme ou le cyborg de demain ? Les progrès du virtuel, la maîtrise du monde dit « augmenté », nous projettent dans un futur où la réalité pourra se confondre à ce qui n’est déjà plus du virtuel mais une autre réalité proposée. Les évolutions de la pharmacopée qui tendent à réguler, contrôler, booster l’humain doivent nous mobiliser et nous inviter à penser notre monde et son devenir.

Le récit de science-fiction, l’art, s’y risquent depuis près de 60 ans. Warhol ne disait-il pas que s’il peignait de cette façon, c’est parce qu’il voulait être une machine ? L’homme augmenté a une  longue histoire qui ne se ferme pas sur celle de l’outil, de la prothèse, de la machine : le premier moyen qui a permis à l’homme de se dépasser, c’est l’intelligence collective, le savoir cumulatif, l’intelligence sociale. Un des défis qui nous attend, lui aussi exemplaire de l’expérience d’usage de l’addict, est de ne jamais oublier d’articuler les deux intelligences, collective et artificielle.

Comment transformer le lien social, comment renforcer une société du partage de connaissance, comment préserver l’intelligence collective ? Sans s’opposer à l’homme augmenté, cette question ouvre sur d’autres acteurs, ceux des mouvements associatifs, collaboratifs, des rassemblements communs, etc. Nous devons aussi y réfléchir. L’augmentation du pouvoir que représente l’homme augmenté va-t-elle vers un partage de l’intelligence à l’époque des fake news, des rumeurs, et autres organisations descendantes et autoritaires ?

En 2009, déjà à la Cité des Sciences, nous posions la question des conditions pour « grandir parmi les addictions » ?  Un récent article d’un grand quotidien a titré sur ces « pirates de l’attention », question que nous avions alors évoquée, mais d’autres alertent sur les pirates du goût, etc… Cette question du lien « à soi et à l’autre » devient centrale, reformulant la question de l’éducation et de la construction par chaque humain de son système de régulation dans une société du sans limite et de l’effacement de soi.

L’Addiction reste un des plus fidèles miroirs de nos modes de vie, elle éclaire le rapport aux expériences de vie, à leurs succès, à leurs échecs : confrontation de l’hyper intense, action industrielle sur le cerveau et sur la mémoire longue comme avec l’impact du tabac, modification de la perception, augmentation de la performance, etc…

Pour nous qui accompagnons l’addict du XXIème siècle, l’évidence d’une double révolution des pratiques s’impose, réparer et soigner l’homme, oui, toujours, et plus que jamais. Mais aussi et de plus en plus, l’armer, le soutenir, l’inscrire dans ce collectif d’une condition humaine qui lui fait partager la même planète et l’oblige à en penser le destin commun. C’est donc autant vers les nouveaux traitements que vers l’extension de la réduction des risques et de l’intervention précoce avec son éducation préventive, que se joue la réponse aux addictions.

L’histoire invite à prendre en compte les évolutions avec lesquelles nous aurons à composer demain, pas à les refuser au nom d’un hypothétique état de nature. Le dialogue avec celles et ceux qui font usage est une des sources de ce savoir, autant amélioré que partagé.

 

*mouvement créé par Max MORE, Universitaire anglais