COVID19 : Témoignage de Léon GOMBEROFF, directeur d’activités à l’association Aurore

publié le  |  Imprimer

En ces temps inédits, les acteurs se mobilisent au quotidien, et adaptent voire bouleversent leurs pratiques pour sécuriser, rencontrer et maintenir le lien avec leurs publics. De l’aller vers à la coopération, nous avons souhaité valoriser ces pratiques ajustées au temps de la crise. Découvrez notre série de témoignages

Qu’est-ce que l’association Aurore et le journal Alter Ego ?

Aurore est une association qui existe depuis 1871 et lutte contre l’exclusion sociale. Elle accueille des personnes en grande précarité sociale et en situation d’exclusion extrême et les accompagne vers l’insertion et l’autonomie. Parmi ses actions, Aurore a plusieurs services d’addictologie dont deux communautés thérapeutiques, un SSR addictologie et 5 CSAPA avec dispositifs en résidentiel et en ambulatoire et 2 CAARUD. La majeure partie de ses services sont localisés en région parisienne, mais certains se situent également à Troyes, en Dordogne et en Hauts-de-France.

Le journal Alter Ego est réalisé par le CSAPA et le CAARUD EGO de Paris avec des usagers, des bénévoles et des travailleurs sociaux. C’est un journal qui se concentre surtout sur les consommateurs de drogues du Nord-Est parisien. L’idée c’est de donner une image positive des personnes à la rue qui consomment des drogues, de promouvoir la politique de réduction des risques et valoriser les activités que nous réalisons. Le journal est financé par la Mairie de Paris.

Comment l’activité de l’association, et celle du journal, ont-elles été modifiées depuis le mois de mars ?

Beaucoup de choses ont dû être modifiées depuis le mois de mars. D’abord on a dû fermer temporairement notre centre d’accueil, qui fait partie de nos services accueillant le plus d’usagers mais qui n’était pas adapté pour maintenir les distances de sécurité. C’est un lieu de 50 m2 où on reçoit 140 personnes par jour, et où l’on met à disposition un espace de vie sociale – avec des ateliers, une infirmerie – qui permet notamment de réaliser un travail de resocialisation.

On a maintenu notre service de distribution de matériel stérile de consommation (STEP), ainsi que l’espace de repos pour les usagers de crack qui est cogéré avec Gaia et localisé à Porte de la Chapelle. Ce service a lieu dans un espace ouvert, il y a une court assez grande qui permet d’accueillir du monde et respecter les distances de sécurité.

Le CSAPA Parisien a pu rester ouvert mais en adaptant son fonctionnement.

L’antenne Ménilmontant, qui est surtout spécialisée dans la prise en charge des questions d’alcool, a mis en place des téléconsultations, tandis que l’antenne EGO (dont le public est dans une situation plus précaire) a continué les consultations en présentiel. L’exception était que les usagers attendaient à l’extérieur et non dans la salle d’attente, et l’effectif des travailleurs sociaux a été réduit de moitié. On a pu assurer l’accès aux soins tous les jours, et il y a eu une augmentation des inclusions des consommateurs et des accès aux traitements de substitution. Beaucoup d’usagers se sont en effet retrouvés dans l’impossibilité de se fournir des produits dans la rue, non par manque d’offre mais par manque d’argent puisque la manche était devenue difficile. Nous avons donc simplifié le processus d’entrée des usagers au sein du dispositif, en les incluant directement au lieu de passer par des entretiens avec un médecin, un.e assistant.e social.e, etc.

Et pour le Journal Alter Ego ?

Concernant le journal, nous nous réunissons d’habitude avec les usagers au sein d’un comité éditorial au centre d’accueil où les sujets sont discutés, et chacun propose des choses – certains veulent faire des dessins, d’autres écrire des poèmes. Le centre d’accueil étant fermé, seulement quelques usagers ont pu venir de manière individuelle. Au départ, le sujet de ce numéro était censé traiter de la question des droits des usagers, mais le Covid est arrivé et on a donc réalisé un numéro spécial sur ce contexte.

Comment avez-vu pu vous organiser ?

On a aussi créé de nouveaux services, en lien étroit avec l’État et la Mairie de Paris, notamment sur un dispositif d’hébergement pour les consommateurs de drogues qui sont à la rue, afin de les aider pendant le confinement. Pour monter ce dispositif, on s’est appuyé sur le service et l’équipe d’ASSORE/HHUD qui existe depuis longtemps à l’association Aurore et vise notamment à assurer un suivi dans les hôtels envers des personnes sans domicile et en situation de dépendance. Avec l’association Gaïa et le CAARUD EGO on a pu mettre en place des visites dans les hôtels 7j/7j avec les éducateurs et des infirmiers, et on continue ces actions aujourd’hui. Deux hôtels de tourisme ont notamment été mis à disposition pour les usagers à la rue. Plusieurs actions avec les usagers hébergés, que nous croyions impossibles dans un autre contexte, ont été réalisées : mise en place de traitements psychiatriques, orientation vers des CSAPA, des formations Prenoxad, des TROD. Nous avons également permis à de nombreuses personnes d’accéder à la cigarette électronique au cours de nos visites dans les hôtels, en partenariat avec la Vape du Cœur, ce qui représente une innovation avec ce public.

On a constaté que la situation a évolué au cours du confinement. Au départ, c’était très compliqué. Il y avait de la peur, les usagers avaient difficilement de quoi manger, puis ensuite il y a eu une grande preuve de solidarité collective au sein du quartier et avec ces hôtels mis à disposition, c’était très impressionnant.

Quelle a été la réponse des partenaires ?

Il y a eu une synergie avec les partenaires institutionnels intéressante, ça a permis de mettre en place ces projets.

Les équipes ont également été très réactives puisqu’elles ont été directement enclines à faire des choses sur lesquelles elles ne travaillent pas forcément, comme le suivi hôtelier par exemple. Certains ont aussi vaincu leur peur initiale d’être contaminé par le virus.

Il y avait aussi une solidarité entre les CSAPA, on a pu orienter certains usagers vers d’autres structures et vice versa. Nous étions tous engagés pour que les actions se réalisent au mieux.

Que retiendrez-vous de ce mode de fonctionnement ? 

Il y a eu beaucoup de moments d’angoisses et de difficultés pour les équipes et les usagers, mais qui ont aussi été moteurs d’engagements et d’innovation.  Aujourd’hui on est fatigué, mais on ne va pas lâcher nos actions.