COVID-19 : Interview avec Nicolas Ducournau, coordinateur de la SCMR d’ITHAQUE

publié le  |  Imprimer

En ces temps inédits, les acteurs se mobilisent au quotidien, et adaptent voire bouleversent leurs pratiques pour sécuriser, rencontrer et maintenir le lien avec leurs publics. De l’aller vers à la coopération, nous avons souhaité valoriser ces pratiques ajustées au temps de la crise. Découvrez notre série de témoignages.

Interview avec Nicolas Ducournau, coordinateur de la SCMR Argos de l’association ITHAQUE

La Salle de Consommation à Moindre Risque ARGOS est ouverte depuis le lundi 7 novembre 2016, pour une durée expérimentale de 6 ans. Sa mission générale est de réduire la mortalité et les morbidités infectieuses, l’exclusion sociale des usagers de drogues ne fréquentant pas les dispositifs de réduction des risques et de soins, par l’ouverture d’un espace sanitaire de consommation de produits psychoactifs.

En savoir plus sur la SCMR Argos

Comment l’activité de la SCMR s’est-elle adaptée au confinement ?

Quelques jours avant le début du confinement, nous avons mis en place les premières mesures d’adaptation à la crise, essentiellement autour de l’accueil collectif, avec la limitation à un nombre maximum de personnes sur le lieu d’accueil.
Assez rapidement, cet espace a été totalement fermé au moment du confinement, ainsi que l’espace de repos, dans l’objectif de respecter les distances entre les personnes et de limiter les contacts. L’accès en espace de consommation a également été limité à deux postes d’injection au lieu de huit habituellement. Nous avons fait le choix de fermer l’espace d’inhalation, sauf situation exceptionnelle, pour éviter les risques de propagation du virus par la ventilation prévue pour y faire circuler l’air.

Les usagers sont accueillis un par un. Un collègue les reçoit spécifiquement pour leur proposer une prise de température et un lavage systématique des mains avant toute chose.

Des nouvelles pratiques ont-elles émergé ?

L’organisation globale a donc été revue, avec la réalisation de nouvelles tâches comme la désinfection régulière des différentes surfaces. Au-delà de nos missions principales de réduction des risques, nous avons également répondu aux besoins de première nécessité des personnes les plus précaires, en leur proposant des colis alimentaires préparés par nos soins. Cela a été grandement apprécié par les usagers, d’autant que de nombreux lieux d’accueil de jour ont fermé leurs portes à Strasbourg.
Ces différentes mesures ont nécessairement entraîné une baisse de l’activité in situ, avec une réduction des effectifs de l’équipe, au profit d’un déploiement d’actions « hors les murs » pour créer ou maintenir le lien avec des personnes sans-abri, confinées dans des nouveaux lieux d’hébergement hôteliers montés à la hâte.

Plus largement, comment l’association Ithaque s’organise-t-elle pendant cette période de crise ?

L’association Ithaque (pas uniquement la SCMR) intervient actuellement sous forme de permanences dans cinq lieux différents, y compris un centre destiné à accueillir des personnes sans-abri qui ont été testées positives au COVID. A la demande de l’ARS et de la DDCS, nous avons parfois été les premiers professionnels de santé à intervenir en attendant qu’une organisation plus aboutie se mette en place par les structures gestionnaires.
Le travail consiste à intervenir en appui des équipes sur place et autres partenaires sur les questions d’addictologie et de réduction des risques. Au-delà d’une formation de base autour des réflexes à adopter dans certaines situations (overdoses, AES, sevrage contraint…), nous avons participé à la réflexion sur la place des produits et des consommations dans ces nouveaux lieux, notamment autour de l’accès à l’alcool pendant le confinement.

L’objectif général consiste à rencontrer les personnes sur leurs lieux de vie, à mi-chemin entre travail de rue et consultation avancée, pour limiter les effets délétères du confinement et éviter d’ajouter des risques à ceux inhérents aux usages en temps habituel : prévention des surconsommations et overdoses, des sevrages contraints, des décompensations, des ruptures de traitement, accès facilité au matériel, orientations vers les partenaires…
Un temps suspendu, le travail de rue a repris de manière renforcée pour aller à la rencontre des plus isolés qui n’ont pas trouvé de solution d’hébergement.

Comment vous adaptez-vous au déconfinement ?

Depuis le déconfinement, nous reprenons progressivement notre activité avec un accent qui est mis sur les propositions d’entretiens individuels, toujours dans l’objectif de maintenir ou reprendre le lien avec des usagers qui ont grandement souffert de cet isolement, et pour éviter que leurs situations ne se dégradent davantage.
Les permanences d’accès aux droits et aux soins (médecin, travailleur social, psychiatre, psychologue) ont repris en présentiel, même si elles n’ont jamais cessé à distance.
Un poste supplémentaire est désormais accessible en espace de consommation. L’espace d’inhalation est à nouveau ouvert et permet d’accueillir un usager à la fois au lieu de quatre habituellement.

Nous réfléchissons déjà à la suite et à la manière d’ouvrir l’espace d’accueil, sur la base de nouvelles consignes qui vont certainement nous parvenir à partir du 2 juin.

Nous allons finaliser dans les semaines qui viennent notre projet d’hébergement adossé à la SCMR. Il vise à créer une structure d’hébergement médico-social située à proximité immédiate de la SCMR, et permet une interaction entre le volet hébergement et les compétences de réduction des risques et des dommages. L’accompagnement proposé dans ce lieu est ainsi construit dans une approche pragmatique s’adaptant aux pratiques et particularités du public accueilli, ce dernier aurait été bien utile pendant cette période de confinement. Les travaux ont repris et se termineront dans les semaines qui viennent, pour une ouverture, nous l’espérons, à la rentrée.