Drogues et genre

Colloque EHESS, 6-7 juin 2019

Organisé par Anne Coppel, Alessandro Stella et le Groupe Genre du CRH

 

Appel à contribution

1- Concernant le temps de parole = 20 mn + 10 mn de discussion.
2- La proposition doit compter un Titre et le résumé.
NB: La thématique doit porter sur la relation entre drogues et genre, de l’antiquité à nos jours, en France ou ailleurs. Il peut s’agir de n’importe quels psychotropes y compris évidemment l’alcool et les benzodiazepines
3- Le temps de parole = 20 mn + 10 mn de discussion.
La proposition doit être adressée à Alessandro Stella : alessandro.stella@wanadoo.fr avant fin décembre 2018

Argumentaire

La consommation de drogues n’échappe pas aux constructions sociales et culturelles genrées. Si, chez les jeunes occidentaux d’aujourd’hui, la consommation d’alcool s’est largement répandue chez les femmes, y compris dans les espaces publics, ce phénomène est tout-à-fait récent, car pour les générations précédentes d’Européens et d’Américains les femmes qui buvaient dans les cabarets, les tavernes et les bars, étaient stigmatisées et couvertes de toute sorte d’infamie.

À l’instar de l’alcool chez les occidentaux, toutes les autres drogues psychotropes semblent avoir été historiquement des consommations majoritairement masculines. Que ce soit l’opium dans les sociétés indiennes, iraniennes, chinoises, la coca chez les peuples des Andes, ou encore le khat au Yémen et dans la Corne d’Afrique. Faut-il croire que les hommes ont éloigné les femmes de l’accès aux « plantes des dieux » ? Ou alors que les femmes ont pris elles-mêmes des distances avec des substances modifiant les comportements personnels et les relations sociales ? Les femmes regroupées dans les « ligues de vertu et de tempérance », à la pointe du combat prohibitionniste contre l’alcool et l’opium aux XIXe et XXe siècles, prônaient un monde vertueux, sans esclaves, sans alcool, sans prostitution.

Et pourtant à la même époque en France, les drogues ont été étroitement associées aux femmes, de la fin du XIXème siècle avec « la morphinée » au milieu des années 20 avec « la garçonne », elles ont souvent été les héroïnes des romans de « la belle époque de l’opium », images de la décadence et/ou de l’émancipation. Femmes fatales, folles de leur corps qui hantent les salons de Liane de Pougey ou de la Belle Otéro, ou encore féministes revendiquant les mêmes droits et les mêmes plaisirs que les hommes, ces femmes ont exploré avec les drogues psychotropes de nouvelles sensibilités, des nouvelles relations au corps, de nouvelles identités de genre. C’est également le cas en Grande-Bretagne mais, au-delà des années trente, ces consommations féminines tombent dans l’oubli. Avec la prohibition, le monde des drogues est de plus en plus violent, des nouvelles imageries s’imposent, et à partir des années 30, les drogues sont devenues crapuleuses, aux mains des marlous et des mauvais garçons, les femmes deviennent invisibles dans l’espace public, à l’exception de prostituées, tandis que les femmes qui continuent secrètement d’en consommer sont devenus de pauvres victimes ou des artistes en perdition. Les artistes femmes ont été nombreuses ces années-là, souvent homosexuelles, comme Claude Cahun, surréaliste, Mireille Harvet romancière célèbre, ou encore la fascinante Anne Marie Schwarzenbach, écrivaine, voyageuse et journaliste qui serait aujourd’hui une transgenre. Ces dernières années, leurs œuvres ont été republiées, grâce aux recherches féministes. Ce renouveau des recherches est parallèle à l’émergence de nouvelles générations d’artistes femmes consommatrices de drogues principalement depuis les années 90, alors qu’elles étaient absentes du mouvement beatnik de la fin des années 50 et en grande part invisibles dans le mouvement contre-culturel jusqu’au début des années 70. Puis les artistes femmes s’emparent de nouvelles formes d’expression, photographes comme Nan Goldin aux Etats-Unis ou Corine Day en Grande-Bretagne, essayiste et poète comme Kathy Acker aux USA, musiciennes et DJ comme Miss Kitty et bien d’autres, mais rares sont celles qui font état de leurs consommations de drogues, de plus en plus stigmatisées depuis les années 70 qui annoncent la guerre à la drogue. Au-delà des femmes, homosexuel.le.s et transgenres se sont emparés des drogues psychotropes qui ont contribué à surmonter le stigmate attaché à ces pratiques minoritaires et dans la recherche d’intensité du plaisir sexuel, et ce dès la fin du 19ème siècle, ce que les contemporains ont observé et

stigmatisés. Dans ce contexte où les drogues étaient associées à la féminité, les hommes qui en consommaient étaient considérés comme des intervertis. Au cours des années 70 et surtout dans les années 80, les homosexuels vont à nouveau s’emparer des drogues psychotropes, des pratiques de consommation d’abord masculine, mais que les homosexuelles vont explorer à leur tour particulièrement dans le mouvement techno à partir des années 90

Ainsi, l’histoire de la relation avec les drogues se révèle étroitement lié au genre, et ce bien avant la prohibition des drogues. La consommation de drogues psychotropes des femmes a été peu étudiée, en particulier pour ce qui est des consommations entre femmes dans l’usage récréatif. En revanche, l’usage des drogues psychotropes dans leur fonction thérapeutique est attesté dans de nombreuses sociétés. Ainsi les sorcières condamnées dans la chrétienté pour faire usage de plantes magiques, héritent de l’expérience et des savoirs faire dont on trouve quelques traces dans l’Europe païenne et dans l’antiquité grecque et latine. C’est également le cas de certaines plantes psychédéliques, comme le peyotl et les champignons psilocybes au Mexique, ou l’iboga en Afrique équatoriale, que des femmes ont su s’approprier échappant ainsi à la mainmise masculine sur leur usage. Maria Sabina à Huautla de Gutierrez (Oaxaca) s’est imposée comme la chamane charismatique de trois générations de « touristes des psychotropes ». Avant elle, le rituel de consommation du peyotl dans les ethnies indiennes, prévoyait que c’était à une femme de le préparer, de préférence une jeune fille, et les procès de l’Inquisition de Mexico montrent que la consommation de peyotl s’était largement propagée des femmes indiennes aux métisses, mulâtresses, et même aux Espagnoles.

L’hypothèse que nous formulons est que ce n’est pas le type de psychotrope en soi, ni les effets attendus qui produisent une consommation différente selon le genre, mais le cadre culturel, relationnel, dans lequel vivent des hommes et des femmes qui en influence l’usage. Ainsi l’usage festif des femmes dépend du type de sociabilité. L’ivresse est d’autant plus masculine que les femmes sont exclues des fêtes et des rituels, ce qui est loin d’être toujours le cas. En Grèce, le vin n’était pas interdit aux femmes, mais elles étaient exclues des banquets des hommes. Le culte de Dionysos était célébré également par les femmes, à l’origine secrètement, puis est devenu un culte orgiaque à Rome, en Grèce et en Egypte à l’époque hellénistique, où l’ivresse publique et la licence sexuelle ont provoqué un scandale qui a abouti à leur répression. Le cannabis qui, au Maroc, est consommé traditionnellement et majoritairement par des hommes, est en France aujourd’hui largement consommé aussi par des femmes. Que dire du changement en cours en Asie, où des hommes traditionnellement consommateurs de psychotropes apaisants (cannabis, opium) glissent de plus en plus vers l’utilisation de méthamphétamines ? Métamorphoses des comportements au pas de la « modernité » ?

Le cadre institutionnel qui édicte la légalité ou la prohibition de la consommation d’un psychotrope, joue aussi un rôle majeur dans l’approche genrée aux drogues. La vague actuelle d’overdoses par opiacés aux USA, provoquée notamment par des opioïdes délivrés en pharmacie sur prescription médicale, et dans laquelle des femmes blanches appartenant aux classes moyennes du Middle West sont en première ligne, pose la question de la légitimité de la consommation de tel ou tel produit psychotropes, médicament ou drogue. Comment interpréter la surconsommation d’anxiolytiques et d’antidépresseurs de la part des femmes ? A l’évidence, elles se révèlent plus légalistes, plus soumises aux normes sociales qui réprouvent plus violement l’ivresse des femmes et la recherche égoïste du plaisir. Les consommatrices sont aussi plus dissimulées que les hommes, comme les médecins ont pu le constater au milieu des années 80. A l’époque, dans les représentations, le toxicomane était quasi automatiquement un homme que l’on imaginait sans famille et sans sexualité, mais avec le test sida systématique dans les maternités sont apparues des consommatrices d’héroïne auparavant invisibles. Manifestement ces jeunes femmes avaient réussi à contrôler leur

usage, que ce soit pour mieux protéger leur santé et celle de leur enfant que pour échapper aux contrôles sociaux qui aboutissent souvent au placement de l’enfant. Indirectement, ces femmes ont ainsi contribué à une première prise de conscience de soignants de la nécessité de mesures de réduction des risques que le professeur Henrion, obstétricien, a recommandé à Simone Veil en 1994. Comprendre les différentes significations que les usagèr.e.s donnent à leurs consommations se révèle ainsi indispensable pour élaborer des stratégies d’intervention adaptées, dans une logique de réduction des risques comme dans le soin lorsqu’il se révèle nécessaire.

Enfin, on peut se demander si femmes et hommes auraient des préférences parmi les molécules psychotropes, choisissant celles qui seraient les plus adaptées à leurs attentes, selon les circonstances, le but poursuivi, les partenaires du jeu. Concernant la sexualité, il semble bien que le rapport entre le type de drogue et le genre ait une importance centrale ; ainsi pour l’héroïne qui peut avoir des conséquences fâcheuses sur la virilité mais des effets de détente sur la sexualité féminine. Des études ont montré que, chez les homosexuels masculins, ce sont les drogues de la performance qui sont d’abord recherchées, quitte, comme chez les hétérosexuels, à avoir recours à d’autres psychotropes pour faire baisser la tension. Jeu de cocktails et d’équilibres fragiles, où les psychotropes, qu’ils soient légaux ou illégaux, se révèlent répondre à une demande inaliénable du corps souffrant et désirant.