Actal n°11, juillet 2012 – Alcool et jeunes : univers, usages, pratiques

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Le numéro 11 d’Actal, Cahiers thématiques est consacré à l’alcool et les jeunes.

Edito de Sterenn Bohelay, Éducatrice, Centre Rimbaud, Coordinatrice Collectif FMR/CJC Montbrison

Plusieurs décennies de guerre à la drogue : un magistral constat d’échec, certes, mais aussi, par contraste, une démonstration éclatante de la pertinence des politiques de prévention et de réduction des risques. Et, dans ce dernier champ, un challenge : comment réussir la transition vers un usage raisonné, apaisé des pratiques festives et des consommations qui y sont liées ? Quelle convergence d’intérêt trouver entre usagers et intervenants de prévention ?
Ces dernières années ont été marquées par plusieurs mouvements parallèles : des bilans d’action bien mitigés, nous montrant les limites d’une posture ascendante, distanciée de l’autre et de son quotidien, les limites de la loi, l’acceptation d’un principe de réalité qui a amené à la levée d’un déni. Face à cette réalité, les acteurs de terrain, forts de leur intuition et dotés d’un certain pragmatisme, ont développé une approche ancrée dans la proximité.
L’espace festif, lieu voué à la recherche du plaisir, est dédié le plus souvent à célébrer un événement ou une personne. Les consommations de substances qui y sont associées ont une finalité récréative, et un objectif de sociabilité. L’article proposé par Michel Reynaud p.53 nous montre bien que la perception des bénéfices par l’usager est prépondérante dans le rapport à sa consommation.
Dans un monde où tout va plus vite, la fête peut se vivre comme un espace à part, où le temps est comme suspendu. Certains comportements à risque sont peut-être le reflet de cette accélération des choses. C’est aussi un lieu où l’on tente de se libérer de la pression sociale, un lieu propice à la création des liens sociaux ou qui participe à en re-créer lorsque l’on en manque. La fête vise également à combler l’ennui et le vide comme si le sentiment d’exister passait par le besoin de se remplir.
Notre société, en multipliant les objets de désir, nous sollicite sans cesse.
On comprend, par-là, la fonction, le succès de ces lieux « d’épanchement »  que sont les espaces festifs.
L’adolescent et/ou le jeune adulte se sent constamment dans le « collimateur social ». Il est considéré comme un simple consommateur, sans possibilité de voir prise en compte l’étape décisive que constitue l’entrée dans le monde adulte : moment d’apprentissage où il se doit d’acquérir les moyens de gérer ses éprouvés, contrôler ses désirs… grâce notamment aux références proposées par les adultes. Ne lui reste pour communiquer que le passage à l’acte.
Dans ces contextes, l’alcool reste le produit le plus consommé. Là encore, alors que les stratégies « marketing » des industriels ciblent depuis plusieurs années les jeunes (via les premix, les soirées parrainées, etc.), on leur conseille de « consommer avec modération ». Injonction paradoxale ! Sans compter qu’il nous faut, nous, adultes, questionner notre propre rapport à l’usage, qui reste, souvent, encore ambigu.
On mesure bien le chemin à parcourir pour acquérir une quelconque légitimité à les accompagner. Face à un contexte où règles de droit et comportements des personnes sont situés dans des champs différents, notre positionnement est alors celui d’un tiers signifiant à l’autre qu’il existe. Proposer un point de vue sur la « fête moins risquée », c’est reconnaître les « fêtards » et le droit au plaisir qui les réunit, tout en prenant en compte les risques qui y sont associés.
Il est certain que les consommations de substances génèrent des prises de risques (accidents de la route, comportements violents, rapports non protégés, échec scolaire…) qu’il nous appartient d’accompagner pour les réduire. Nous n’y parviendrons pas en stigmatisant le jeune, en le réduisant à sa conduite ou à sa consommation mais en lui donnant les outils lui permettant de se construire, de développer son esprit critique, sa capacité à choisir, à « prendre soin » de lui et de ses semblables.
Pour ce faire, les intervenants ne sauraient s’abstenir de coordonner leurs actions. Intervenir en milieu festif, c’est avoir l’opportunité de multiplier les rencontres. Il faut donc chercher à diversifier les collaborations, favorisant ainsi un cheminement avec la communauté, des actions avec et sur l’environnement, le système et ses réseaux et donc se démarquer du risque de culpabilisation.
L’intervention ne sera préventive que dans la mesure où elle sera transmission et formation et si elle s’appuie sur les ressources et compétences de l’Autre, pour qu’il puisse « domestiquer » ses désirs et ses forces, qui peuvent devenir les leviers d’un changement de comportement.
Nous devons aller dans le sens d’une co-construction, nous obliger nous-mêmes à penser différemment de l’éternel postulat simpliste : « la drogue c’est mal ! L’abstinence c’est bien ! ».
La condition, préalable et primordiale, de notre réussite, tient à l’élaboration d’un langage commun, fondé sur l’expérience humaine du plaisir plutôt que sur la diabolisation de la drogue.
Faisons le pari que nous ne savons pas… ce qui nous permettra d’être dans une quête, partageable et universelle, et de prendre l’espace festif, dans toute sa diversité, comme un lieu privilégié de rencontre et d’accompagnement.
Il est primordial de faire des alliances avec l’ensemble des dispositifs, à même de valoriser nos spécificités pour engager un travail intracommunautaire et créer ainsi des passerelles (avec le monde de la culture, de l’entreprise, etc.). Ceci afin de permettre à chacun de trouver une réponse en fonction de ses urgences, de ses désirs, de ses possibles !
« Aussi le problème n’est- il pas de savoir si notre théorie de l’univers a une quelconque influence sur les choses, mais si, au bout du compte, elle n’est pas la seule chose qui en ait. » Chesterton

Au sommaire de ce numéro :

Edito – Sterenn Bohelay
Jeunes et alcool : un cocktail d’usages – Gaëlle Hybord /Denis Manigan
Ivresses adolescentes : de l’approche normative aux approches
expérientielles – Julien Chambon
L’alcool rend-il violent ? – Pr Laurent Bègue
La réduction du risque alcool en Europe – Dominique Meunier/Sterenn Bohelay
En Suisse : alcool et intervention précoce – Jean-Félix Savary/Christophe Mani/Guy Musy/Nathalie Arbellay
Les Consultations Jeunes Consommateurs : un outil au service d’une stratégie d’intervention précoce – Emma Tarlevé
Le dialogue et l’information, sans modération – Interview croisé
À Montpellier, Le Zinc encourage les parents à venir au bar – Interview
L’Ippsa soutient le développement du repérage en milieu scolaire – Fatima Hadj-Slimane/Dr Dorothée Lecallier/Dr Philippe Michaud
« Binge Drinking » : une oeuvre d’art au service de la prévention de la consommation excessive d’alcool chez les jeunes – ANPAA
À Toulouse, le programme Axe Sud mobilise pour la sécurité routière – Martine Lacoste/David Mourgues
Esquisse anthropo-sociologique de la fête – Ahmed Nordine Touil
À Besançon, une recherche-action pour intervenir en milieu festif – Lilian Babé
Spiritek connaît la musique – Interview
Rassemblements multisons : en Bretagne, l’union fait la force – Interview
Évaluation dommages/bénéfices de neuf produits ou comportements addictifs – Catherine Bourgain/Bruno Falissard/Amandine Luquiens/Amine Benyamina/Laurent Karila/Lisa Blecha/Michel Reynaud

Pièces jointes

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