L’Inserm publie une expertise collective sur les « Conduites addictives chez les adolescents »

A la demande de la MILDT, l’Inserm a réalisé un bilan des connaissances scientifiques sur les pratiques addictives des adolescents, aussi bien en matière de consommation de substances psychoactives (alcool, tabac, cannabis) qu’en matière d’addictions sans substance (jeux video, jeux de hasard et d’argent). Lors de nos journées de Nantes, un séminaire présentera certaines des conclusions et recommandations de cette expertise.

L’expertise complète vient d’être publiée, un rapport intermédiaire ayant été rendu il y a quelques mois pour permettre la finalisation du plan gouvernemental présenté la semaine dernière. Elle reprend les statistiques des dernières enquêtes ESPAD, ESCAPAD et HBSC qui sont maintenant bien connues. De part son format, retenant uniquement les études randomisées et un mode de validation scientifique classique, l’expertise laisse logiquement de côté l’environnement des usages et son rôle : il convient donc ensuite de replacer ces consommations dans le cadre d’une société addictogène, qui pousse les individus vers la consommation et le plaisir immédiat. Mais elle réalise un état des lieux de ces travaux particulièrement utile.

L’expertise analyse les principaux facteurs associés aux usages problématiques :
* psychologiques : image de soi, recherche de sensations, troubles psychiques, etc.
* socioéconomiques et scolaires : l’expérimentation des produits psychoactifs est plus importante dans les milieux aisés mais l’usage problématique est plus répandu quand le parcours scolaire est perturbé ou dans les milieux modestes, ce qui laisse à penser que les adolescents des milieux plus aisés maîtrisent mieux leurs consommations
* en fonction du genre : les écarts de consommation entre garçons et filles sont importants pour l’alcool et le cannabis, et augmentent avec le caractère problématique de l’usage et dans les milieux modestes
* familiaux : les usages problématiques sont plus importants dans les situations familiales difficiles, tout comme lors de l’existence de troubles parentaux psychiatriques ou addictifs
* biologiques : certains gènes sont soupçonnés de favoriser des conduites addictives vis-à-vis de certains produits
* influence forte du groupe de pairs
* influence du marketing pour le tabac, l’alcool et les jeux (produits licites)

L’adolescence étant une période de construction du cerveau, la consommation de substances psychoactives a un impact sur celui-ci en fonction des quantités et de la fréquence de consommation. L’expertise détaille les dommages sur la santé liés à l’alcool et au cannabis chez l’adolescent. Elle synthétise également les dommages à long terme associés au tabac, à l’alcool, au cannabis, aux médicaments psychotropes, aux autres substances et aux jeux (hasard, argent, vidéo).

L’accompagnement des adolescents peut être réalisé dans les Consultations Jeunes Consommateurs ; il se base sur l’entretien motivationnel, les thérapies cognitivo-comportementales, familiales et les approches psycho-dynamiques. Les différentes stratégies d’intervention sont évaluées :
* le développement des compétences psychosociales des adolescents (résistance à l’influence des pairs, gestion des émotions, prise de décision, affirmation de soi…) ou des adolescents et des parents (communication, instauration de limites, gestion des conflits…)
* le développement des compétences parentales
* les stratégies à composantes multiples, qui interviennent auprès des jeunes, des parents et de la communauté locale (presse, associations, police, justice, clubs, etc.)
* l’entretien motivationnel
* l’aide à distance
* les campagnes dans les médias
* les interventions législatives et réglementaires

L’expertise présente enfin une série de recommandations qui visent à :
Prévenir l’initiation ou en retarder l’âge, en sensibilisant le public et les différents acteurs à la vulnérabilité de l’adolescent, en développant les compétences psychosociales des adolescents, en informant, sensibilisant et aidant les parents, en renforçant la formation des intervenants, en encadrant mieux la vente du tabac et de l’alcool aux adolescents, en faisant mieux respecter et en élargissant la loi règlementant la publicité, en assumant une meilleure visibilité du contenu des jeux vidéo.
éviter les usages réguliers et les dommages sanitaires et sociaux : en améliorant le repérage et les interventions précoces, en renforçant les actions de première ligne (développement des consultations jeunes consommateurs et des partenariats avec les intervenants auprès de la jeunesse), en prenant en charge les adolescents présentant des conduites addictives dans les centres de 2e ligne (CJC avec personnel soignant adossées à un CSAPA, une consultation hospitalière ou un service d’addictologie), en prenant en charge les adolescents en milieu résidentiel en cas d’échec des soins en ambulatoire, en renforçant les liens entre les dispositifs d’addictologie médico-sociaux et sanitaires et les services de pédopsychiatrie et de psychiatrie adulte, en améliorant les liens avec la justice.
Assurer une coordination nationale et régionale, en recensant et en évaluant les actions de prévention et d’information menées à l’échelle régionale, en diffusant les actions et outils efficaces auprès des jeunes, en favorisant les synergies entre acteurs locaux institutionnels et privés et chercheurs, en développant une expertise locale via la formation des acteurs, en transposant des programmes étrangers qui se sont révélés efficaces.

En matière de recherche, l’expertise recommande de:
– mieux connaître les usages, facteurs de risque et effets sanitaires et sociaux, en recueillant et valorisant les données de consommation et des pratiques, en améliorant la compréhension des trajectoires de consommation et de pratique en interaction avec les facteurs de risques et de résilience, en améliorant la compréhension des motivations et des représentations, en évaluant mieux l’impact du marketing sur les attitudes, les représentations et les comportements, en connaissant mieux les dommages sanitaires et  les conséquences sur la scolarité et autres dommages sociaux
développer, évaluer et valider les outils de dépistage et les stratégies de prise en charge, en menant des recherches sur les qualités métrologiques des outils de dépistage et de diagnostic, en développant des outils d’évaluation des troubles cognitifs adaptés à l’adolescent, en étudiant l’efficacité des interventions de prise en charge
développer la recherche sur les interventions de prévention : en testant d’adaptabilité de programmes étrangers au contexte français, en développant les approches via les technologies numériques, en favorisant les liens entre équipes de prévention et équipes de recherche, en évaluant l’efficacité des campagnes de prévention médiatique, en faisant des recherches sur les cibles, les actions, les acteurs de la prévention et la réception des messages par le public

La Fédération Addiction, engagée depuis longtemps sur ces questions, retrouve des propositions qu’elle avait défendue (cf nos communiqués de presse) :
– l’intervention précoce comme une des clés pour aider les jeunes en situation d’addiction. En France, c’est notamment le rôle du dispositif Consultations jeunes consommateurs, qui accueillent les personnes au début de leurs usages, et donc est amené à rencontrer plus fréquemment des adolescents et leurs entourages ainsi que de jeunes adultes,
– de ne pas isoler le « produit cannabis » de l’ensemble des conduites addictives chez les jeunes : la frontière entre produits licites et illicites n’a pas de sens, les jeunes consommant également beaucoup d’alcool et de tabac, produits disponibles en vente légale mais qui ont également un impact sur la santé

Deux projets allant dans le sens de ces recommandations viennent de débuter :
la poursuite du travail sur les consultations jeunes consommateurs : amélioration des partenariats et élaboration d’un programme de formations
un projet sur les jeunes et le tabac