Édition Précédente |Argumentaire des 5e Journées Nationales (Lille 2015)

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affiche_JN2015La notion de marge s’invite encore et toujours quand il est question d’addictions, tant ces pratiques renvoient (trop) souvent à l’excès, au risque, à la transgression, à la maladie, à la mort, tant elles évoquent (trop) souvent la figure du marginal, du « précaire », de l’exclu, qui se met en retrait de « notre » monde, trouvant refuge dans l’oubli de l’ivresse et/ou de la défonce.

Cependant, alors qu’augmente le nombre de ceux qui cumulent la pauvreté, la misère, la précarité sociale, les pathologies psychiques, auxquelles parfois, s’ajoutent les conduites addictives, augmente également le nombre de ceux qui, loin de toute difficulté sociale et/ou économique, usent, ou abusent, des substances psycho actives ou autres objets d’addiction « sans substances ».
Les premiers tentent, dans le recours au « briseur de soucis », de s’aménager un rapport à eux-mêmes, aux autres et au monde qui fait taire l’insupportable, essayant d’y trouver une façon de se soigner. Les seconds trouvent dans la « magie chimique » matière à mieux tenir leur rôle dans un jeu social où, seuls gagnent ceux qui « performent » et réussissent.

Mais le monde des addictions ne se limite pas à ces deux extrêmes, la diversité des usages et pratiques conduit à une quantité d’expériences qui sont autant d’expressions des multiples fonctions que peuvent remplir les pratiques addictives, de l’hédonisme à l’auto médication, qu’elles aient pour objet, les drogues, l’alcool, le jeu ou les nouvelles technologies.
Si notre société pousse et incite à ces usages, la propension ontologique de l’Homme à chercher dans l’expérience psychotrope l’accès à d’autres états de conscience que ceux de la « normalité », en crée d’autres formes, non problématiques, voire socialement acceptables et valorisées.

Ainsi, quand le regard balaye le paysage des addictions, il découvre tant de reliefs qu’il lui est impossible d’en tracer une carte homogène. Quand la Science de l’Homme tente d’en produire une définition unique elle butte sur l’impossibilité d’y enfermer leurs multiples nuances.
Le spectre des pratiques est infiniment large et complexe, allant d’usages individuellement et socialement hautement « problématiques » à d’autres qui apparaissent comme acceptables voire « raisonnables ». Faire face aux usages excessifs et/ou pathologiques ne requiert pas les mêmes attitudes que faire face aux usages régulés et « raisonnables » et de la définition de ce que pourrait être l’usage acceptable ne doit pas naitre une nouvelle marge visant ceux dont l’usage ne l’est pas.

Les « addictologues », qu’ils préviennent, accompagnent, soignent ou insèrent, qu’ils agissent sur le corps ou sur l’esprit, sur l’être individuel ou social, ont dû faire évoluer leurs pratiques et leurs postures pour s’adapter aux besoins et aux attentes des usagers.
Si leur rôle politique est bien de contribuer à un contenant social plus adapté à l’ensemble des pratiques d’usage, ils doivent aussi prendre garde à n’être pas prescripteurs de nouvelles normes qui définiraient un « bien consommer », et excluraient ceux qui, consciemment ou non, par choix ou par nécessité, n’y souscrivent pas ou ne les respectent pas.

Car un autre rôle fondamental, propre à tout soignant, est de proposer de nouvelles approches, de nouvelles pratiques, pour anticiper et accompagner les usages, pour en prévenir les risques et en soigner les conséquences, mais aussi pour :
Veiller à ce que « les » dispositifs ne s’enferment pas sur les publics adaptés, en excluant d’autres.
Penser et agir une prévention qui s’appuie sur les expériences et les compétences de ceux auxquels elle s’adresse.
Poser les contours et les modalités d’une éducation préventive qui permette aux familles de ne pas perdre le fil de la relation à leurs enfants et d’installer les conditions de possibilité d’une estime de soi protectrice et auto régulatrice.
Développer les pratiques d’intervention précoce, là où ont lieu les consommations, afin que celles ci ne deviennent pas problématiques.
Ouvrir les pratiques de soin aux alliances thérapeutiques construites sur l’expertise des usagers et leurs capacités à être producteurs de leur propre changement.
S’interroger dans une logique de Réduction des Risques, sur les publics qui ne s’adressent pas aux dispositifs, afin qu’ils puissent être rencontrés.
Se questionner sur les échecs, les ruptures de parcours pour tenter d’en comprendre les causes et y apporter des solutions qui y remédient.
Rester attentifs aux initiatives citoyennes qui tentent de réinventer le lien social.

Ces deux rôles invitent à interroger les normes et à redéfinir les règles pour contribuer à la réduction des marges dans lesquelles sont enfermées les pratiques addictives, mais aussi et surtout, ceux qui les agissent. C’est à ce projet ambitieux mais nécessaire que nous nous attacherons lors de ces Journées…